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Haïti | Luck Mervil

« Où est allé l'argent ? »

Michelle Coudé-Lord

Michelle Coudé-Lord @

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

Entrevue avec Luck Mervil au sujet de Vilaj Vilaj

Journal de Montréal

Luck Mervil est révolté. « Les riches Blancs ont débarqué sauvagement en Haïti. Un débarquement aux conséquences terribles. Le séisme fut un facteur de richesse pour les pays déjà riches », dénonce-t-il sur un ton amer et déçu.

Il a voulu aider et il s’est buté à un manque de cohésion terrible des organisations non gouvernementales en place et d’autres compagnies privées « qui ont profité du séisme d’Haïti d’il y a deux ans, pour faire leur beurre », dit-il.

Mais où est passé l’argent de la reconstruction ? S’appuyant sur la dernière enquête du Courrier international, Luck Mervil estime que « sur 9 000 ONG, 1 000 ont bien fait le travail. Que certains pays qui semblaient vouloir aider Haïti ont mis toute une structure en place pour faire retourner dans leur pays l’aide envoyée en Haïti. Décidément, l’humanitaire est une entreprise très rentable », précise l’auteur-compositeur qui en a gros sur le cœur.

Les riches américains

Luck Mervil est tout à fait d’accord avec ceux qui croient que les États-Unis sont les premiers bénéficiaires de l’aide.

« Sur les 1,6 milliard $ alloués par la première puissance mondiale pour voler au secours d’Haïti après le séisme du 12 janvier 2010, 1,385 milliard $ a été retourné dans ce pays donateur, ce qui représente plus de 85 % de l’aide accordée. Ils se sont auto-aidés. On comprend alors très clairement, ou en partie, la lenteur de la reconstruction et les conditions de vie de plus en plus lamentables des milliers de sinistrés encore croupis sous les bâches » nous confie-t-il.

Haïti oublié

Au cours des derniers mois, l’artiste-coopérant a rencontré plusieurs fois les dirigeants haïtiens, dont le premier ministre haïtien, Garry Conille. « Quand tu prends une bière avec le gars, c’est certain qu’il te raconte les vraies affaires. Sur le terrain, j’ai touché la réalité haïtienne, celle qu’on aime cacher. Selon la constitution, le premier ministre signe les chèques en Haïti, pas le président. Mais le pauvre gars ne voit pas un sou. Ce sont les entreprises et les ONG qui dictent la loi et se servent. Haïti est un pays assiégé. Il va changer très certainement, on va construire des gros hôtels Hyatt, mais ce ne sera plus le pays des Haïtiens. Ça me fait mal et je sais qu’ils ont tout aussi mal », souligne Luck Mervil.

Il précise que « des 1 490 contrats attribués par le gouvernement américain entre janvier 2010 et avril 2011, on s’est rendu compte que seuls 23 d’entre eux avaient été accordés à des entreprises haïtiennes. Les États-Unis ont distribué 194 millions $ à des sous-traitants, dont 4,8 millions seulement à des sociétés haïtiennes, soit environ 2,5 % du total selon le Courrier international ».

Il mentionne également les sommes faramineuses de 486 M$ dont a pu bénéficier la Croix-Rouge américaine à cause du séisme.

« C’est cela, une coopération qui n’a pas de cohésion. Ça donne un pays qui se fait assiéger et qui voit les Blancs débarquer pour tout prendre. J’ai vu des dirigeants des ONG, des soldats des pays étrangers sur les plages haïtiennes me dire qu’ils se sentaient en vacances ici. C’est cela la situation haïtienne d’après-séisme. On fait maintenant de bonnes affaires en Haïti. À ce compte-là, les pauvres haïtiens vont rester dehors dans leur misère pendant encore longtemps. Je ne dis pas que le gouvernement haïtien n’a pas ses torts, il est vrai qu’ils ont de la misère à s’organiser, mais Haïti n’a pas un sou et n’est pas indépendant. C’est l’international qui a l’argent, ce sont les pays riches, ceux qui ont débarqué, qui détiennent la bourse. »

Cri du cœur

Luck Mervil ne peut plus supporter ce silence sur la vraie réalité haïtienne, deux ans après le terrible séisme.

« Le pays, lui, continue de souffrir pendant que les riches, qui sont supposément venus aider, s’enrichissent. Plus les catastrophes naturelles se multiplient, plus les riches deviennent riches. À quand l’arrêt de ce cercle vicieux ? » lance Luck Mervil, en un cri du cœur.