Haïti la nécessiteuse

CA_GillesProux

Gilles Proulx

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

Je reviens d’un voyage à Haïti. C’était ma première visite dans le pays le plus pauvre des Amériques. Voici mes impressions.

La première république noire du monde, qui a obtenu son indépendance en 1804, semble pourchassée par un mauvais sort. Ici superstition et tyrannie ont toujours fait bon ménage. Le dictateur François Duvalier, alias Papa Doc, ne dédaignait pas à se faire passer pour l’incarnation du Baron Samedi, une divinité redoutable du vaudou. Maintenant, Bébé Doc, Jean-Claude Duvalier, le fils de l’autre, de retour au pays après un quart de siècle d’exil, attend de faire face à la justice.

Port-au-Prince a ceci en commun avec Montréal : les graffitis. Au lieu des barbeaux imbéciles de chez nous, les graffitis haïtiens véhiculent des messages politiques, religieux, voire prophétiques. Je viens de vous parler de Bébé Doc : des graffitis lui souhaitaient la bienvenue. J’ai senti que je ne me trouvais pas au Québec devant le graffiti : « L’enfer sera réel ! » D’autres graffitis citent saint Isaac… Certains de ces messages célèbrent plutôt un ennemi de Duvalier : Jean-Bertrand Aristide, dit Titide, qui vit dans un manoir princier à l’abri des bruits. Comme cet homme a changé ! Dire que j’ai déjà mangé avec lui dans un restaurant de Verdun, il y a vingt ans. Il était alors prêtre et il passait pour une sorte de Nelson Mandela haïtien.

Haïti est-elle « aidable » ?

Haïti stagne dans ses ruines depuis le séisme de janvier 2010. C’est le contraire du Japon, qui s’est ressaisi admirablement après le tsunami. Pourtant, pas moins de 15 000 coopérants s’affairent à aider Haïti. Mais Haïti est-elle

« aidable » ? Parmi ces coopérants, il y a beaucoup de Québécois. Lavallin est ici. L’ÉNAP est là, et la Ville de Montréal, et l’Université du Québec à Trois-Rivières, etc. Haïti ne laisse pas les Québécois indifférents. Beaucoup de coopérants touchent des salaires intéressants, mais, si j’en crois certains jeunes idéalistes désabusés que j’ai rencontrés à l’hôtel, plusieurs ne font que « vendre de l’air ».

Un géologue originaire de Chibougamau, Marc-André Bernier, m’a dit qu’il espère que sa société Majescor, qui gratte le sol le long de la frontière avec la République dominicaine pour y trouver du cuivre, de l’or et de l’argent, aura bientôt le feu vert pour aller de l’avant et créer des milliers d’emplois haïtiens. Mais l’incertitude politique retarde sans cesse ce projet…

De son côté, Réal Barnabé, ex-grand reporter à Radio-Canada, forme des journalistes et des animateurs de radio spécialisés en affaires publiques afin de percer le mur de l’ignorance. Phénomène inquiétant : il y a généralisation du créole, même chez les animateurs de radio, et cet idiome est en train de désarticuler le français. L’affichage se fait souvent en créole. Le peuple haïtien risque de se couper du monde encore davantage en se repliant sur son patois, pense le président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti, Hervé Denis, un diplômé de l’Université Laval, qui a épousé une Québécoise.

Mission impossible

Le président Michel Martelly a une mission impossible. Son peuple attend de lui des merveilles. Il sera déçu.

Martelly est confronté à deux tendances qui ne l’aident pas : celle de Bébé Doc et celle de Jean-Bertrand Aristide. Ces deux présidents déchus revenus d’exil possèdent encore une impressionnante influence. De surcroît, au parlement, Martelly fait face aux députés de René Préval, son prédécesseur. Bref, ce président est un peu comme un maire élu sans équipe.

Ce pays a besoin d’un leadeurship directif. Il faudrait une sorte Fidel Castro, version non communiste, qui aurait pour priorité l’instruction de son peuple et sa défense contre des élites pourries par la corruption. On peut toujours rêver…

 

Vos commentaires

En commentant sur ce site, vous acceptez nos conditions d'utilisation et notre netiquette.

Commentaires propulsés par Disqus