Beaucoup de Québécois espèrent que le conservatisme musclé du gouvernement Harper sera une sorte de parenthèse aberrante dans l’histoire politique canadienne. Ils se trompent lourdement.
Stephen Harper lui-même ne sera pas éternellement au pouvoir, mais la droite décomplexée qu’il incarne sera dorénavant une force majeure et durable. Elle résulte tout simplement du déplacement du centre de gravité de la politique canadienne vers l’Ouest.
Les Québécois ont longtemps vu un des leurs être premier ministre du Canada. Les revendications du Québec étaient au centre du jeu canadien. En matière de politiques sociales, les fameuses « valeurs québécoises » étaient difficiles à distinguer des « valeurs canadiennes ».
C’était l’Ouest qui se sentait exclu d’une dynamique canadienne contrôlée par le Québec et l’Ontario. Jusqu’à Jean Chrétien, les libéraux fédéraux n’avaient même pas besoin de faire campagne dans les Prairies pour être majoritaires.
Riposte
En réaction à cela s’est forgée à l’Ouest une culture politique qui est le contre-pied exact de ce que le Québec et l’Ontario ont longtemps imposé aux autres. Cette culture politique est indifférente aux questions constitutionnelles et hostile à l’interventionnisme étatique et aux programmes sociaux universels.
L’Ontario vit aussi assez durement ce glissement vers l’Ouest. Mais les conservateurs soignent l’Ontario parce qu’ils en ont besoin pour réunir une majorité parlementaire. Comme ils n’ont pas besoin de beaucoup de sièges québécois, ils peuvent presque faire comme si le Québec n’existait plus.
La spectaculaire croissance démographique et économique de l’Ouest est la cause première de ce renversement. Le pouvoir politique suit l’argent et le nombre.
Le Québec s’est aussi automarginalisé en votant à répétition pour le Bloc sans pour autant faire la souveraineté. On ne prend plus au sérieux les rodomontades d’un peuple qui s’est dit non à lui-même deux fois.
La chroniqueuse Licia Corbella, du Calgary Herald, illustre parfaitement l’état d’esprit de l’Ouest. Selon les chiffres albertains officiels, dit-elle, chaque Québécois a reçu, en 2009, 1 743 $ de plus en péréquation fédérale qu’il n’a payé à Ottawa, alors que chaque Albertain a versé 4 356 $.
La péréquation avait pourtant été conçue pour pouvoir offrir des services globalement équivalents partout au Canada. Le Québec s’offre donc des services très généreux (droits de scolarité très bas, garderies subventionnées, hydroélectricité moins chère, etc.), mais sans avoir les moyens de se les payer. D’où son endettement et sa dépendance aux transferts fédéraux.
Or, non seulement l’Ouest paie de plus en plus pour nous, dit-elle, mais nous osons, en prime, lui faire la morale à propos des sables bitumineux qui financent cette péréquation. Vous aurez compris qu’elle est très agacée.
Condition gagnante ?
Admettons maintenant que le gouvernement fédéral reste déterminé à ne pas intervenir davantage dans les secteurs sociaux les plus coûteux, comme la santé ou l’aide aux familles. Le Québec aura alors de plus en plus de mal à financer ses choix sociaux distincts.
Les Québécois en viendront peut-être à se demander où il est préférable de mettre leurs énergies : pour être entendus dans un pays qui les ignore de plus en plus ou pour prendre un nouveau départ dans un pays plus petit, mais qu’ils pourraient organiser à leur goût.