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Hassidiques

Du quartier juif au quartier latin

Du quartier juif au quartier latin
Photo AFP
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Il y a à peine deux ans, Abraham, 25 ans, ne parlait que le yiddish et observait les lois religieuses strictement.

Aujourd’hui, attablé à une terrasse de la rue Ontario, devant un croque-monsieur, un plat sacrilège pour ceux qui observent la loi cashère, il sourit de bonheur devant toute cette liberté.

« Déjà jeune adolescent, j’avais des doutes et puis j’ai commencé à faire des lectures en cachette sur Internet. Plus j’avançais dans mes lectures, plus l’idée même de Dieu m’est apparue comme une absurdité. Je me suis dit, si Dieu n’existe pas alors toute ma vie est un mensonge... », soupire-t-il en souriant.

« À partir de là, j’ai planifié ma sortie d’un univers où Dieu est le centre de tout et le guide de nos destins. »

Avant de quitter, il s’est inscrit à l’Université dans un cours de français et de culture québécoise. Cours qu’il a suivi en cachette.

« Dans ma classe, j’étais le seul à venir d’ici et le seul à ne rien connaître du Québec. J’étais très gêné de mon ignorance devant mes camarades de classe. En fait, c’était bien pire que ça, je ne connaissais pas les codes du monde moderne. J’avais l’impression d’arriver de la planète Mars. À l’époque, je m’habillais encore comme un dévot et tout le monde me regardait. »

Il hausse les épaules. « Quand je suis arrivé à l’université et que les filles me donnaient des becs sur les joues, je ne savais pas quoi faire, quand les gars me donnaient une tape sur l’épaule, j’étais vraiment perplexe... »

Mais déjà, Abraham savait qu’il voulait franchir la frontière qui lui permettrait de vivre parmi ces hommes et ces femmes aux moeurs étranges.

Méfiance apprise

« Dans la Bible, on apprend qu’Isaac déteste Jacob. Nous nous reconnaissons en Isaac et, de cet enseignement, nous retenons qu’il faut nous méfier de nos voisins non-juifs, que notre vie est meilleure que la leur. Moi, je n’ai jamais cru ça. Je suis beaucoup plus heureux depuis que je me suis affranchi du joug religieux. »

Abraham est un nom fictif et, si nous restons volontairement évasifs quant à certains détails de sa biographie, c’est que ses parents ignorent toujours qu’il ne mène plus une vie de hassid.

Abraham nous avoue sur un ton plus sérieux que ce n’est pas tous les jours facile.

Son rêve était de devenir médecin. C’est d’ailleurs pour cela, entre autres, qu’il a décidé de quitter le monde pieux.

Abraham vient d’une des communautés hassidiques les plus strictes parmi celles qu’on trouve sur le territoire québécois. À son école, il n’avait accès qu’à une heure d’anglais et de mathématiques par jour. Lorsqu’il a décidé de se lancer et d’étudier dans le système régulier, le retard accumulé lui a fait renoncer à son rêve.

« J’ai travaillé comme un fou, mais mon handicap était trop grand. Je n’ai pas réussi les cours de sciences de base. »

Aujourd’hui, Abraham étudie en sciences sociales. Il a hâte de pouvoir gagner sa vie, d’avoir un boulot intéressant.

« Même si je ne crois pas que le gouvernement devrait se mêler de l’éducation que nous recevons, je trouve dommage que nous n’ayons pas accès à une instruction séculière. Ça nous condamne à des métiers peu rémunérateurs. »

La solitude

Une sortie du milieu hassidique est un long processus. Abraham avait un plan.

Quand il est arrivé l’âge où les garçons se marient, il a demandé à l’entremetteuse, qui organise les mariages arrangés, de lui trouver une épouse à l’extérieur de sa communauté et venant d’une famille moins orthodoxe que la sienne.

Ce fut une belle rencontre avec une femme dont il est tombé amoureux et qui comprenait son désir d’apprendre et même de quitter le monde des pratiquants. Elle vivait dans une très petite communauté où il était plus simple de trouver un certain anonymat.

Mais, le mariage n’a pas fonctionné. « J’étais tellement réprimé et en colère contre tout ce système que j’avais un très mauvais caractère. Même si ma femme était très ouverte pour une hassidique, elle était tout de même attachée au dogme et à la tradition. Sortir de là m’a fait du bien. Je suis plus ouvert, plus doux, plus compréhensif. Échapper à tout ce contrôle m’a rendu une meilleure personne », dit Abraham songeur.

« Mon ex-femme est demeurée dans sa communauté, mais elle me laisse m’occuper de nos deux enfants quand je veux. Elle-même a commencé des études. J’ai eu de la chance. La plupart des défroqués que je connais ont dû faire le deuil de leur famille. »

Pour ne pas causer de scandale, Abraham n’a pas fait couper ses papillotes, ces longues boucles de cheveux que laissent pousser les garçons hassidiques derrière leurs oreilles. « Quand je vais dans le quartier juif, je suis très discret. »

Même s’il est serein dans sa décision de quitter, Abraham regrette parfois les siens. D’ailleurs, pour les exilés des communautés hassidiques, la solitude est souvent la pire des épreuves sur le chemin du départ.

« C’est une route à sens unique, quand tu pars, tu perds famille et amis. Nous venons de communautés très aimantes et très généreuses humainement. Les gens s’entraident, se supportent, célèbrent ensemble, mangent ensemble. C’est difficile de perdre toute cette chaleur humaine. »

Vivre sa jeunesse

Dans les petites annonces, Abraham a trouvé une colocataire québécoise avec qui il partage un appartement dans le quartier latin. Il vit, de son propre aveu, la jeunesse, qu’il n’a pas vécue.

Il espère tomber amoureux et se faire des amis, ce qui demeure difficile.

« Je ne sais pas draguer, on ne m’a jamais appris ça. Je ne connais pas non plus les codes de l’amitié avec les hommes, c’est beaucoup d’adaptation. »

Abraham émet le souhait que de l’aide soit offerte aux hassidim qui veulent sortir. « Je l’ai fait seul, mais les obstacles sont énormes. »

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