Jouant sur plusieurs marchés à la fois, Ariane Moffatt et Corneille ont commencé dans le métier sensiblement en même temps, en ayant toutefois des carrières plutôt parallèles. Le Journal a voulu rassembler ces deux artistes pour un choc d’idées sur les émissions musicales, les réseaux sociaux, la conquête de l’étranger et la création dans la souffrance.
« Ç’a été, ton Taratata ? », demande d’entrée de jeu Corneille à Ariane. Tous deux assis sur un divan, on les retrouve dans le local de pratique de l’auteure-compositrice-interprète, dans le Mile-End.
Ici et là, au fil des années, Ariane et Corneille se sont croisés sur différents événements. Il y a quelques jours, les deux artistes ont participé à la fameuse émission musicale française. Ils se sont toutefois manqués de quelques heures. « Ils enregistrent deux ou trois émissions par jour là-bas et c’est une véritable usine », dit Ariane.
Quel est l’impact de participer à Taratata pour un artiste ? « De ce que ça crée comme cotes d’écoute, c’est l’équivalent d’investir sur une pub d’affichage à Paris de je ne sais combien d’Euros, répond la chanteuse. C’est une promotion très vaste. »
« Je ne suis pas sûr qu’il y ait d’équivalent au Québec, renchérit Corneille. Ce n’est pas l’émission avec la plus grosse cote d’écoute, mais quand tu la fais, tout le monde dans le métier le sait. »
Les deux artistes déplorent le fait qu’il n’y ait presque plus d’émissions musicales au Québec. « C’est triste pour les artistes et les musiciens qui pouvaient avoir une carrière comme musiciens accompagnateurs, indique Ariane. C’est aussi moins agréable une télé sans musique. »
« Je trouve ça triste, dit Corneille. Dans l’industrie, il y a une rumeur qui circule depuis très longtemps qui dit que la musique n’intéresse pas l’auditeur et que les gens zappent quand il y a une émission musicale. Je ne suis pas sûr de la vérité de la chose, mais peut-être que les habitudes des gens ont changé. »
Pour eux, l’impact d’émissions comme Star Académie et Tout le monde en parle est énorme. « Star Académie, ça reste la seule émission où, une fois de temps en temps, une Ariane Moffatt peut venir présenter son album et la résonance que son art mérite va avoir lieu, mentionne Corneille. C’est quand même important. Les gens sont tellement sollicités par toutes sortes de choses que ça devient difficile de leur dire que nous avons un album qui sort et que ça leur reste dans la tête pendant plus que 10 minutes. »
Face à face
Pendant la rencontre entre Ariane Moffatt et Corneille, plusieurs sujets ont été abordés. En voici l’essentiel.
Souffrir pour mieux créer
Ariane : « Pour moi, dans le passé, ç’a été confus. Est-ce que c’est la souffrance qui m’inspire ? Mais aujourd’hui, je vois plus l’écriture comme mon métier et je mets le chapeau d’auteur-compositeur. Ça ne veut pas dire que je ne ressens pas, que je ne vais pas dans l’émotion. Mais il y a une distance. Je ne me mets plus au bûcher pour écrire. Je ne fais plus l’association qu’il faut être si seul et avoir si mal pour sortir quelque chose de vrai. »
Corneille : « Je pense que les belles choses à dire sont dans une souffrance qui n’est plus, qu’on a connue, exorcisée et comprise. Les chansons que j’ai écrites et qui parlaient d’une vraie souffrance, il y en a qui étaient dures et que je ne chante même pas en show parce que je revisite l’état. »
Ariane : « J’ai une partie en moi qui dit que la souffrance peut revenir. Il y a des zones d’ombre. La musique est un outil pour aller voir ce qui se passe là-dedans. Je ne pense pas que ni un ni l’autre on serait dans une protection de toute souffrance pour être capable d’écrire. On a tous à l’intérieur de soi la facilité de retrouver ces états-là. »
Corneille : « Mon premier album a beaucoup touché le monde parce que je racontais des histoires qui m’étaient propres et auxquelles d’autres s’identifiaient. Rendu à mon quatrième album, j’ai manqué d’inspiration et je me suis demandé de quoi j’allais parler. Je ne souffrais plus autant et j’avais l’impression que pour être pertinent, je devais parler de ce genre de choses. J’ai fait un quatrième album où je suis allé encore plus loin dans la souffrance et ç’a choqué des gens. J’en suis revenu et mon dernier album a fait que je me suis réconcilié avec mon public de la première heure. Je pense que les gens s’attachent à qui nous sommes, pas à notre souffrance. C’est ça qui est difficile à comprendre… »
Les réseaux sociaux
Corneille : « J’y ai résisté jusqu’à la fin de l’année dernière. Haha ! J’ai baissé les bras, ç’a eu raison de moi. Ariane et moi, on a commencé au début des années 2000. Youtube existait, mais sans plus. Les gens allaient encore acheter des disques. On était un peu déconnecté de la réalité et on ne se doutait pas de ce qui allait arriver. Pour Twitter, je me demandais quelle pertinence un tweet allait avoir sur le rapport entre moi, mon public et ma musique. Jusqu’au jour où j’ai parlé avec des gens de l’industrie, aux États-Unis, et qui m’ont dit qu’il fallait que je sois sur Twitter et Facebook, autrement j’étais en train de rater le bateau. Quand je suis allé en Haïti, en décembre 2011, j’ai décidé d’écrire un petit message sur Twitter pour le dire. En 48 heures, j’avais 3 000 nouveaux abonnés à mon compte. Je me suis dit que peut-être il y avait un impact. Il y a une vraie communauté virtuelle qui existe. »
Ariane : « C’est un monde parallèle dans lequel on a continué. Moi aussi, j’ai commencé récemment. J’avais la nostalgie d’une autre époque, car on n’est pas nés avec ça. On n’est pas comme Cœur de pirate et les jeunes générations qui fonctionnent et évoluent avec ça dès l’adolescence. Après, on peut se questionner à quel point l’image et la forme prennent le dessus sur le fond. C’est une chose qui est difficile, des fois, à justifier ou comprendre pour moi. Mais c’est comme inévitable pour se démarquer dans cette instantanéité-là. »
Jouer sur plusieurs marchés
Ariane : « J’ai trouvé que c’était quand même beaucoup d’adaptation d’arriver sur un nouveau territoire comme la France. Il faut faire la distinction entre ce que je vivais au Québec et devoir repartir la machine. Il y a cette espèce de côté warrior, qui a envie d’être déséquilibré, envie de conquérir. Il y a vraiment des pour et des contre, mais au final, j’aime qu’à chaque album, il y ait une histoire différente, que je m’en aille dans des directions inconnues. J’essaie de voir ça dans une perspective horizontale plutôt que d’une ascension verticale. »
Corneille : « Je comprends parfaitement ce qu’Ariane dit. C’est drôle parce que je viens d’écrire une chanson qui parle de ça, justement. En tant qu’artiste, on a tous une part de conquérant en nous. Il y a une partie de nous qui aime se mettre en danger. L’idée de se reproduire sur deux territoires, il y a beaucoup de charme là-dedans. Par contre, recommencer sur un autre territoire, il y a des efforts à faire. Ça m’est arrivé aux États-Unis, par exemple. Ça demande quand même beaucoup de sacrifices que ça ne te tente peut-être plus de relever. Je ne sais pas si c’est l’âge ou parce qu’on s’assagit… »
Ariane : « On a des acquis, des forces qu’on reconnaît dans ce qu’on a bâti. L’idée du bonheur de « l’ailleurs-meilleur », on a moins envie d’aller voir parce qu’on a aussi des assises solides. »
Corneille : « Moi, ç’a commencé à changer quand j’ai rencontré mon épouse Sofia et que j’ai eu mon fils. C’est vrai que quand t’as une base solide, tu finis par moins ressentir le besoin de trouver le bonheur dans les sommets. Quand t’as une belle base au niveau de ta carrière et de ta famille, ça devient difficile d’aller chercher cette faim-là d’aller conquérir le monde. »