La droite a son défaut. Elle croit avoir le monopole du réel. La gauche a le sien : elle croit avoir le « monopole du cœur ». C’est ce qui amenait l’écrivain Philippe Muray à se moquer de cette dernière en la présentant comme « l’empire du bien ».
Pourquoi cette formule? Parce qu’une certaine gauche (je ne dis pas toute la gauche) ne s’imagine pas la politique comme une lutte entre doctrines également légitimes, mais bien comme une croisade opposant ceux qui aiment l’humanité et ceux qui la dominent.
Soyons honnêtes : le radicalisme politique n’est pas sans vertu. Il force une société à examiner ses fondements. À ne jamais se tenir pour acquise. Il réinjecte de la passion dans la politique.
Mais si un peu de radicalisme fait vivre la démocratie, trop de radicalisme la tue.
Les Figures de l’ennemi
Comprendra-t-on un jour à quel point cette prétention d’un camp à confisquer la référence à l’humanité est politiquement dangereuse? À quel point il est difficile de mener un débat civilisé quand l’homme devant soi est transformé en puant infréquentable?
Cette tentation de s’enfermer dans ses certitudes et de mépriser les institutions qui nous obligent à la modération s’accompagne du règne de l’injure. En fait, il y a trois figures de l’ennemi politique pour l’empire du bien. Examinons-les.
Il y a d’abord le salaud. C’est le riche. L’exploiteur. L’accapareur. Il pille la richesse du monde pour se gaver et se moque des pauvres qui crèvent. Il manque de cœur. Il est indifférent à la misère. Fait-il encore partie de l’humanité?
Il y a ensuite l’idiot. Il peut être de la classe moyenne. Il baigne alors dans un confort minable qui l’aliène. Il peut aussi être pauvre. Il s’agit d’un abruti sous-éduqué. D’un crétin manipulé. On l’imagine obèse, xénophobe, homophobe, sexiste. C’est Monsieur Préjugés en personne.
Il y a enfin le larbin. Il est chroniqueur. C’est un mercenaire intellectuel. On le voit sur la place publique. Il prétend avoir des idées, mais ne fait qu’enrober idéologiquement les intérêts de son maître. Il est payé par le salaud pour entretenir les préjugés de l’idiot. C’est un salopard.
Disons-le, c’était la part sombre du printemps québécois : le retour de la haine sociale et idéologique. Faudra-t-il, à son terme, écrire un dictionnaire des ordures? De tous ceux qui auront exprimé des réserves, voire manifesté un désaccord avoué avec le carré rouge?
Une nouvelle époque
Ainsi catégorisée, la part de la population qui ne prête pas fidélité à l’empire du bien est criminalisée ou diabolisée. Cette haine a trouvé un théâtre privilégié : les médias sociaux. On n’a jamais détesté aussi facilement que sur Facebook. Et lynchée avec autant d’ardeur que sur Twitter.
Nous entrons dans une nouvelle époque. Elle reste à comprendre. Mais nous devinons déjà ses périls. Une époque où le débat démocratique s’avilit à travers le croisement du mépris idéologique, du radicalisme politique et la démocratie sauvage des médias sociaux.
Pourtant, la démocratie n’est pas qu’un régime politique. C’est une manière de traiter ses adversaires, d’atténuer le désaccord par la politesse plutôt que de l’exciter par l’injure. La démocratie est une culture faite pour transformer l’ennemi détesté en adversaire respecté.