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Béatitude sur ordonnance

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La consommation québécoise d’antidépresseurs monte en flèche. Elle a augmenté de 50 % en cinq ans. Je ne suis ni médecin, ni psychiatre, mais je suis convaincu d’une chose : ce phénomène n’est pas seulement médical, mais social.

Si la dépression véritable existe, n’a rien de honteux et doit être soignée, cela va de soi, elle ne dispense pas d’une réflexion d’ensemble notre société. Ses promesses de bonheur. Son incapacité à les tenir. Et sur certains mythes. Notamment celui de la « liberté » absolue.

Le monde moderne engendre de la détresse. Depuis quarante ans, nous voulions nous délivrer des valeurs traditionnelles. L’homme ne voulait plus rien devoir à la société. Ni baliser sa liberté. Il a le culte de sa créativité. Chacun se prend pour un petit dieu.

La pilule du bonheur

L’homme voulait être seulement lui-même. On a appelé ça l’authenticité. Mais, sans les autres, il était plus petit que prévu. De là le culte des différences insignifiantes. Arrive une société où, par exemple, un tatouage devient refuge identitaire. Il faut être unique à tout prix.

L’homme se croyait à l’abri de toute crédulité ? Affranchi des tutelles en soutane ? Il est pourtant prêt à croire les chamans de la croissance personnelle et autres thérapeutes de l’énergie positive. Le coach de vie a remplacé le curé.

L’homme a abandonné le souci de la chose publique. Il a perdu le sentiment d’une emprise sur son destin. Ce qui lui reste ? Une intimité qui n’est même plus protectrice. Où la famille est fracturée. La consommation frénétique devient la seule issue.

Mais rien de tout cela ne délivre vraiment de l’angoisse d’exister dans un monde fracturé. Abandonné, l’homme nu grelotte. Il cherche désespérément une issue, une manière de se délivrer de lui-même.

Mais c’est l’orgueil du monde moderne de ne jamais avouer ses fautes. Ne jamais confesser quelque nostalgie. Alors, on soigne le moderne par l’encore plus moderne. La pilule du bonheur vient à la rescousse.

D’autant plus que le pouvoir médical se prend aujourd’hui pour un pouvoir moral. La science se présente trop souvent comme un substitut aux valeurs. Mais elle a tendance à robotiser l’homme. Il devient une création scientifique. Avec des sentiments chimiquement modifiés en laboratoire.

Pourtant, le malheur avait une vertu. Il était révélateur d’une situation désordonnée. Parce qu’il est malheureux, l’homme veut sortir de sa situation. S’en fabriquer une nouvelle. Le bonheur est un travail. Une discipline, aussi. Toujours difficile.

J’ajouterais : l’homme n’est pas fait pour l’euphorie perpétuelle. Il est normal d’être dévasté après la mort d’un proche. Celui qui ne le serait pas manquerait de cœur. Il est normal d’être anxieux dans l’attente d’une grande nouvelle. Sinon, ce n’en serait plus une grande.

Société malade

La petite pilule a un côté sombre. Elle nous entraîne trop souvent à tout accepter béatement, individuellement et socialement. Elle normalise un désordre, elle masque chimiquement une détresse dont il faudrait prendre au sérieux les causes, pas seulement les symptômes.

La régulation pharmaceutique des émotions est le symptôme d’une société malade. C’est un faux progrès social qui fait fi trop souvent de la complexité émotionnelle de l’homme. Mais les sentiments humains sont contrastés. Le bienheureux perpétuel, c’est un mort.

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