Cette année, Paul Piché célébrera la St-Jean dans le cadre du grand spectacle sur les Plaines d’Abraham, à Québec. Il chantera sur scène avec Marie-Mai, Loco Locass, Dumas, Marie-Pierre Arthur, Andrée Watters, etc. Mais il jouera aussi un rôle important : il aura la tâche de prononcer un discours patriotique qu’il a rédigé. Je l’ai rencontré hier juste avant son départ pour Québec.
On a connu un printemps très polarisé avec la crise étudiante. La population a été divisée, opposée. Comment faire pour que la St-Jean 2012 soit rassembleuse ?
Je ne pense pas que je vais réussir à dépolariser tout ça. Par contre, je me considère comme quelqu’un de rassembleur, malgré l’affirmation très claire de mes opinions. Au cours de ma vie d’artiste, je me suis fait insulter, j’ai eu des menaces de mort, il s’est dit des choses énormes à mon sujet à la radio de Québec, mais ce ne sont que des gens qui jappent. Ce n’est pas grave. Pour le reste, je suis rassembleur. Je suis moi-même. Je ne vais pas essayer d’édulcorer mon message à la St Jean. Je suis vert (environnementaliste), souverainiste ça fait partie de mon art, ce serait difficile de dire : « je vais atténuer ça juste parce que les gens sont polarisés ». Je ne serai pas fleur bleue. Je suis quelqu’un d’engagé. Si on trouve que c’est déséquilibré, eh bien, on invitera Denis Coderre l’année prochaine ! Je vais faire ce que j’ai à faire. Je suis ce que je suis.
Cela représente quoi, pour toi, la Saint-Jean ?
C’est la fête de l’affirmation nationale. Et c’est une des plus belles fêtes nationales au monde. Depuis 1968, ça se fait presque toujours dans une dignité exemplaire. Ailleurs dans le monde, les fêtes nationales sont souvent des parades militaires. C’est chauvin chez les Français, les Américains, les Russes. Alors qu’au Québec c’est quasiment la Fête de l’amour ! Je me souviens d’une grande fête nationale, après Meech, où il aurait pu y avoir beaucoup de haine, de ressentiment. Mais c’était d’une dignité, d’une affirmation et d’une ouverture impressionnante. Chaque année, on a une ouverture sur les autres et une définition un peu rêvée de ce qu’on voudrait être comme Québécois , il y a là quelque chose de très beau. C’est un des plus beaux moments de l’année. Et ce ne sera pas différent en 2012.
On vient de vivre le printemps québécois et on se prépare à vivre un automne d’élections. Vas-tu y faire référence dans ton discours patriotique ?
Je suis qui je suis. Il s’est passé ce qui s’est passé. On ne fera pas semblant qu’il ne s’est rien passé. La St Jean, c’est une fête qui est née avec Ludger Duvernay dans un esprit de contestation. C’était une affirmation canadienne-française. C’était la défense du fait français et c’était un peu délinquant. C’est très important pour quelqu’un comme moi de continuer de défendre son point de vue, ses opinions. Il faut que je reste moi-même. Ce qui est important, c’est de pouvoir le faire en toute liberté. Les gens savent très bien qui je suis.
Quelqu’un qui est en faveur de la hausse des frais de scolarité, ou qui n’a pas approuvé la contestation étudiante, va-t-il se sentir exclu de la fête ?
Absolument pas. D’aucune façon. Avec la quantité de gens qu’il y aura sur les Plaines, il va y en avoir beaucoup de verts ! L’opinion est plutôt majoritairement pro-vert au Québec. Chez les plus jeunes, c’est l’inverse. Mais la question des frais de scolarité, c’est technique, c’est de savoir où on met de l’argent. C’est un détail. Il n’y a pas juste eu le conflit étudiant, il y a eu le 22 mars aussi. Il y a eu la rue, cette année. Il y a eu la rue, comme on ne l’a jamais eue depuis les années 70. On ne peut passer à côté de ça, on ne peut pas ne pas le souligner. Mais on peut le faire sans dire que l’un a raison et l’autre a tort.
Pour les fêtes de la St-Jean à Québec, dans le cadre du Party Clandestin, le groupe Mise en demeure devait faire un spectacle. Ils se sont finalement désisté. C’est le groupe qui sur son site parlait de tuer Richard Martineau et qui a fait une affiche montrant Charest mort. S’ils avaient été dans le même spectacle que toi, aurais-tu accepté de jouer avec eux ?
Je ne comprends pas qu’ils se soient retrouvés au programme d’une célébration officielle. Moi, comme artiste, si j’avais vu qu’ils étaient dans notre spectacle, j’aurais dit non.
Si des artistes sur scène avec toi chantent en anglais le soir de la Saint-Jean, comment réagirais-tu ?
Je serais un peu déçu. De la musique en anglais, on en entend à l’année. C’est comme aller chanter en anglais aux Francofolies… C’est quand même le fait français qui constitue le pilier de la nation québécoise, peut-on le célébrer, le fêter ? Un groupe qui ne chanterait qu’en anglais, je trouverais ça « poche ».
Pourtant, au Québec, il y a des francophones et des anglophones. Il y a des artistes comme Rufus Wainwright, Arcade Fire, Leonard Cohen...
Oui, mais il reste que c’est le fait français qui est constructeur de tout ça. Sinon, on ferait la fête du Canada et c’est tout. On ne se barderait pas avec ça. Je pense que Leonard Cohen aurait la politesse de venir chanter en français le soir de la St-Jean. Si tu invitais Chris de Burgh, il viendrait chanter en français. Même Paul McCartney chanterait en français. Si je participais à une fête amérindienne, j’apprendrais quelques mots pour pouvoir chanter avec eux dans leur langue.
Et si Ariane Moffatt, qui a chanté en anglais aux Francofolies, chantait en anglais à la St Jean de Montréal, qu’en penserais-tu ?
Ça dépend du contexte, mais si c’était juste pour chanter une toune en anglais, je ne comprendrais pas. Elle a plein de chansons en français, pourquoi elle irait chanter en anglais ? En même temps, j’ai rien contre le fait qu’elle chante en anglais, en général. J’ai toujours défendu Céline Dion, à l’époque, qui chantait en anglais. Tout le monde était contre elle, tout le monde criait. Moi je disais : « je ne veux pas vivre dans un pays où on n’a pas le droit de chanter en anglais, voyons ça n’a aucun sens ». Mais en même temps, peut-on avoir droit à un certain respect ? Si je vais à une réception, je ne serai pas habillé comme la chienne à Jacques. C’est une question d’élégance. L’élégance commande que tu chantes en français. Mais on ne va excommunier personne à cause de ça.
Qu’est-ce que tu réponds à ceux qui trouvent que le Mouvement national des Québécois a « kidnappé » la St-Jean, qui serait devenue trop politique et qui pensent que les fédéralistes ne se sentiraient pas chez eux à la St-Jean ?
Si c’était juste des fédéralistes, y aurait-il une St-Jean ? Honnêtement, y aurait-il de l’argent pour la St-Jean si c’était juste d’eux autres ? Non, ça les dérange qu’on s’affirme à ce point-là. Mais ça fait des années qu’il n’y a pas d’appel à aller voter d’un bord ou de l’autre. Par contre, tu ne peux pas empêcher les gens de s’exprimer. À moins que tu ne veuilles pas de Paul Piché à la St-Jean. On me reprocherait d’être souverainiste à la St-Jean, mais ça ne les dérange pas que je sois environnementaliste. Dans mon discours patriotique, c’est sûr qu’il va y avoir une ligne sur l’environnement. Mais ça, ça ne les dérange pas, c’est pas grave, tu peux être politique. Mais pas pour la question nationale. C’est notre gros problème, c’est ce qui nous pose le plus gros problème comme artiste, ça divise les gens. Mais il faut vivre avec. La St-Jean est née politique, elle l’était dès sa naissance.
Il y a aussi une réalité qu’il ne faut pas oublier : en 1995, 60 % des francophones (et ça inclut les immigrants francophones) ont dit oui pour faire du Québec un pays. Tu ne te débarrasses pas de ça comme ça. C’est une réalité, une mouvance, un mouvement. Ça existe et à la St Jean tout le monde se sent un peu plus de ce côté-là. Un jour, je pense qu’on va devenir un pays et je pense qu’on va arrêter d’avoir peur d’en parler. S’ils ne sont pas contents, les fédéralistes, ils inviteront Denis Coderre l’année prochaine, on verra ce que ça donne pour lire le discours patriotique. Il va voir que son discours pogne moins.