Denise Bombardier a publié la semaine dernière dans le magazine L’Express un texte intitulé « Derrière la rue érable » qui a beaucoup fait parler en France. Elle souhaitait rétablir certains faits et émettre certains bémols par rapport à la crise étudiante. Elle y rappelle que « 70 % des étudiants n’ont pas fait la grève » et réaffirme que le Québec est une société démocratique, pas du tout « néolibérale ». Et elle écrit que le débat est devenu impossible au Québec.
Question : Quel était votre objectif avec ce texte coup-de-poing ?
Réponse : Ce texte m’a été commandé par L’Express. Je suis en campagne de presse pour mon livre L’anglais depuis avril, mais dès que je donnais une entrevue à la radio, à la télé ou dans la presse écrite, on me parlait de ce qui se passait à Montréal. Les extraits que les gens voyaient à la télévision étaient toujours des images de casse, de manifestation et de dénonciation du gouvernement comme étant un gouvernement fasciste. Quand je suis allée en Belgique j’ai rencontré une reporter d’un grand journal qui arrivait du Québec. Elle y a passé 4 jours. Je lui ai demandé à qui elle avait parlé : elle avait rencontré les étudiants et les profs qui étaient d’accord avec eux ! Les gens en Europe ont une fascination pour la « révolution en marche », où qu’elle se passe. Les gens perçoivent ce qui se passe au Québec en fonction de leur propre idéologie. Moi j’ai essayé de donner un point de vue qui soit différent et qui apporte un complément et un éclairage distinct. Quelqu’un m’a dit : « quand les gens descendent dans la rue, c’est toujours un mouvement social important. Les jeunes ont raison. C’est comme Mai 68. » J’ai été obligée de dire que ce n’était pas tout à fait comme ça. Mais ce qui m’a surtout troublée, c’est la description du Québec comme étant un état néolibéral, fasciste, où on interdisait les manifestations, ce qui est faux, indépendamment de la gaucherie de la façon dont la loi 78 a été écrite. Je passais mon temps à dire que la réalité est plus complexe que ça, qu’il faut connaître le contexte et l’arrière-plan, dans une province où il ne s’est rien passé depuis plusieurs années, avec les deux référendums perdus. Les carrés rouges qui ont manifesté à Paris disaient que le Québec était une société fasciste. C’était irresponsable de dire ça. En France, ils savent ce qu’est le fascisme parce qu’ils l’ont vécu. Quand on est à l’étranger et qu’on parle de son pays, on doit quand même se garder une petite gêne. On n’a pas à faire une description aussi caricaturale et aussi outrancière de la réalité.
Question : Que pensez-vous de la façon dont la presse française a couvert la crise étudiante ?
Réponse : Au début, ils n’en parlaient pas puis quand ils se sont mis à en parler, il y a eu le délire du journal Libération qui vivait ça comme si le Québec était en train de refaire la Révolution française et qu’on était en train de mettre en échec le capitalisme en Amérique du Nord ! Heureusement, il y a quelques semaines, Le Monde a demandé à des gens qui pensent différemment d’écrire des articles. Le problème, c’est que tous les journalistes qui sont allés au Québec ont fait de l’éditorial. Le choix était idéologique. Ils partaient au Québec pour venir conforter ce qu’ils avaient non pas perçu, mais ce qu’ils espéraient. Ils ont porté sur le Québec un regard totalement romanesque, parce que la révolution c’est toujours romantique. La preuve, c’est que le poster de Che Guevara est encore partout !
Question : Dans votre texte, vous écrivez que les représentants étudiants affirmaient au gouvernement : « On ne négocie pas, on exige. » Ne serait-ce que pour ça, vous allez vous faire lancer des tomates au Québec…
Réponse : Vous savez, on peut bien m’envoyer des tomates, je vais faire de la sauce à spaghetti. Mais c’est vrai que la position étudiante ne débutait pas très bien les négociations. Que des étudiants de 20 ans aient des exigences qui n’ont rien à voir avec la réalité, on se dit que ça fait partie de l’utopie, de l’idéalisme de la jeunesse. Ils ont droit à leur rêve. Mais la réalité doit les ramener sur terre. Il faut dire aussi qu’ils ont été dépassés par les événements, avec l’appui de gens qui savaient très bien, eux, jusqu’à quel point ça pourrait déraper.
Question : Dans L’Express, vous écrivez : « Il faut garder en mémoire que les défaites aux deux référendums ont eu comme conséquence de plonger les Québécois dans un désert de rêves. » Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Réponse : Le Québec s’ennuyait. Il ne s’y passait rien. La vie était devenue plate. Et un pays démocratique où il ne se passe pas grand-chose, c’est peut-être pas si mal que ça. Ce qui était difficile pour moi c’était de faire comprendre aux Français l’exagération de la prise de position de certains intellectuels, des profs et des étudiants. Dans le cas des profs, c’était plus difficile d’expliquer comment certains ont pu écrire dans les journaux étrangers que le Québec c’est comme l’Azerbaïdjan, comparer le Québec à des pays de dictature ! Après la parution de mon article, j’ai donné des entrevues à la chaine d’information continue et dimanche (24 juin) je serai l’invitée du Téléjournal de 22 heures de France 3. Les Français veulent compléter leur information sur ce qui se passe au Québec, avoir l’autre point de vue. Autrement, les Français pensaient que la révolution était en cours, que le gouvernement allait être renversé, qu’avec 75 % d’augmentation les étudiants ne pourraient plus jamais étudier… Il fallait expliquer que le Québec n’est pas le paradis du néolibéralisme, où on met la hache dans l’État Providence, ce n’est pas le cas. Mais c’est moins romantique d’avoir à expliquer ça. Quand on est à l’étranger et qu’on voit ces foules de jeunes en Amérique du Nord, ça fait rêver certains… Les nuances, ça ne les intéresse pas.
Question : Mais comment pouvaient-ils comprendre la situation s’ils n’avaient que le point de vue des manifestants avec le carré rouge ? Comment pouvaient-ils comprendre que la chef de l’opposition portait le carré rouge ?
Réponse : Je veux que vous me citiez sur ceci : ceux qui ont informé les Français, en disant que le Québec est fasciste, c’est irresponsable de dire des choses pareilles ! Quand on se parle entre nous en famille, il y a des choses qui passent. Mais quand on parle aux étrangers, il faut quand même se ressaisir un peu, parce que ça a un impact très différent. De dire que le gouvernement est complètement pourri, fasciste et dictatorial, ça amène des comparaisons avec la Libye, la Tunisie. Est-ce qu’on a le droit de dire des choses comme ça en parlant du Québec ? Non, on n’a pas le droit quand on est responsable ! Surtout quand on est instruit et qu’on se dit intellectuel, on n’a pas le droit d’aller dire ça ! À partir du moment où on compare à ce qui ne se compare pas, on est dans l’insignifiance, dans l’irresponsabilité et dans l’outrance.
Question : Cela a-t-il donné une mauvaise image du Québec aux Français ?
Réponse : Les gens n’ont vu du Québec que les gens dans la rue et la violence policière. En Europe dans la plupart des pays, avec ce qu’on a vécu chez nous… il y aurait eu des morts. Les policiers en Europe sont plus brutaux et plus rudoyants qu’au Québec. Il y aurait probablement eu des bavures.