On a beaucoup parlé d’éducation ces derniers mois. Mais on a parlé d’argent, de frais de scolarité, de gouvernance universitaire. En oubliant l’essentiel : le rôle des professeurs. Sans eux, l’école serait sans âme.
On me pardonnera d’être grandiloquent : le grand professeur, c’est le héros méconnu de notre civilisation. C’est lui qui s’assure, chaque jour, que notre culture se rappelle sa raison d’être. Il en est le discret gardien. L’indispensable passeur.
Les grands professeurs ne nous apprennent pas seulement quoi penser. Mais surtout, comment penser. Et dans le meilleur des cas, comment envisager l’existence. Les meilleurs profs sauvent des vies en leur donnant un sens.
Le cinéma le sait. Pensons à The Browning Version, à Mr Holland Opus, à Dead Poet Society. Ou à Monsieur Lazhar. Le grand professeur détecte un talent, il le cultive. Il voit l’homme que deviendra l’enfant. Et l’adulte que le jeune homme est en train de devenir. Et il l’oriente.
UN ARTISTE
En un sens, c’est un artiste. Il n’enseigne pas seulement l’histoire. Il la fait revivre. Il n’enseigne pas seulement la littérature. Il fait voyager par les grands romans. Il n’enseigne pas seulement les philosophes. Il montre comment la philosophie est vivante.
Il nous initie à quelque chose de formidable : le goût du savoir. De ces professeurs, on en rencontre quelques-uns dans sa vie. J’en nomme quatre qui m’ont enseigné : André Pollender et Roger Leymonerie au secondaire, Jean Roy et Jacques Beauchemin à l’Université.
André Pollender était un merveilleux bonhomme qui donnait le goût de la vie. Un conteur qui aurait transformé le récit d’une opération médicale en roman d’espionnage. Roger Leymonerie, lui, m’a transmis à jamais le goût de la littérature française.
Jean Roy m’a enseigné la philosophie politique. Avec cet érudit, j’ai compris que la politique avait peu à voir avec le monde enchanté des utopies. Jacques Beauchemin m’a appris la sociologie en me faisant passer de la vie militante à la vie intellectuelle. J’avais le goût du Québec. Il l’a confirmé.
Je les nomme pour leur rendre hommage. Je suis persuadé que chacun, nous pouvons nous souvenir d’un professeur à qui nous devons beaucoup. On se tourne vers notre passé et on se dit : lui, il m’a marqué.
CULTE DÉBILE
On entretient aujourd’hui le culte débile des nouvelles technologies. On rêve de robotiser l’enseignement. De remplacer le professeur par des ordinateurs. Si jamais une telle chose advenait, on perdrait l’essentiel : l’apprentissage de l’humanité auprès d’un maître. On voit l’éducation comme une technique. On ne veut plus un historien pour enseigner l’histoire. Un littéraire pour enseigner la littérature. On veut un spécialiste en pédagogie qui pourrait enseigner n’importe quoi. Comme un robot transmetteur !
On a oublié que la meilleure technologie, c’est l’art oratoire. Le meilleur professeur est un homme de théâtre. Sa scène, c’est sa classe. Il y joue une pièce vieille comme le monde : l’initiation de jeunes esprits à la connaissance.
Si le Québec se veut un avenir, il devra revouloir son passé. Avec sa tradition humaniste à l’école. Il devra redécouvrir l’importance des hommes et des femmes qui s’assurent que d’une génération à l’autre, les jeunes découvrent le monde et décident de le perpétuer.