Des centaines d’armes à feu ont été jetées dans le fleuve Saint-Laurent, souvent sous le pont Jacques-Cartier, après avoir été utilisées durant la guerre des motards et achetées sur un marché noir où l’on a « peu de difficulté à en trouver ».
C’est ce que révèle une étude réalisée pour le compte du ministère fédéral de la Sécurité publique, dont le Journal a obtenu copie, et à laquelle trois motards criminalisés ont accepté de collaborer.
Utiliser et détruire
Selon un membre affilié aux Hells Angels, ceux-ci achetaient « toutes les armes à feu qui (leur) tombaient sous la main » pendant la guerre qu’ils ont livrée aux Rock Machine, marquée par 165 homicides et 181 tentatives de meurtre entre 1994 et 2002.
« Nous nous en débarrassions tout aussi facilement. Pour toutes les armes que nous utilisions (...), le mot d’ordre était le suivant : utiliser et détruire. Je dois avoir détruit entre 150 et 200 armes. Immédiatement après qu’elles aient été utilisées, elles finissaient dans le fleuve », a-t-il confié aux quatre criminologues de l’Université de Montréal qui signent le rapport « Modes d’acquisition sur le marché des armes à feu illégales », alimenté d’entrevues avec 20 acheteurs québécois d’armes de contrebande dont l’anonymat a été préservé.
Nul besoin d’avoir tué avec ces armes que lui et d’autres comparses ont lancé « simplement du haut du pont Jacques-Cartier » pour couvrir leurs traces et échapper aux policiers.
« Parfois, j’utilisais seulement l’arme pour frapper quelqu’un. Même si je tirais sur un mur ou à travers une fenêtre, c’était toujours la même chose : utiliser et détruire. »
Un autre motard a ajouté que « chaque fois qu’il y avait une fusillade, quand nous tirions sur un bar, un magasin, une voiture ou quoi que ce soit d’autre, nous nous débarrassions de toutes les armes qui avaient été utilisées, même si nous n’avions touché personne ».
Réserves autochtones
Selon l’étude, il est relativement facile de mettre la main sur une arme de contrebande au Québec, qu’on soit mêlé ou non au crime organisé.
Sept des 20 répondants ayant transigé sur ce marché clandestin n’ont jamais eu affaire avec la justice, comparativement aux 13 autres qui furent rencontrés au pénitencier. Or, « la plupart ont déclaré avoir peu de difficulté à en trouver ».
Les motards ont situé leurs fournisseurs sur les réserves autochtones de Kanesatake, Akwesasne et Kahnawake. Un collectionneur d’armes y a déniché sa première arme en devenant « un visage familier » des vendeurs de tabac de contrebande.
« Impossible » à éliminer
Toutefois, d’après l’étude, « le gros des transactions » se concrétise « par l’intermédiaire de proches » du réseau social des acheteurs. Ou encore par le biais de l’Internet, qui va « multiplier l’accès aux fournisseurs ». Deux marchands « légaux » ont vendu des armes illicites à des répondants.
Les policiers « ne disposent simplement pas des ressources nécessaires » pour juguler ce fléau, selon le rapport. « Impossible » de le contrôler puisqu’il n’y aurait « pas d’acteurs clés » dans le marché québécois.
- « Les saisies de chargements importants d’armes à feu par la police ne seront efficaces que si le bassin des armes déjà en circulation est réduit de façon appréciable », estiment les criminologues Carlo Morselli, Sévrine Petit, Mathilde Turcotte et Claudine Gagnon, auteurs de l’étude.
les prix du marché noir québécois
fusil d’assaut m-16
2500 $ (prix courant pour un modèle neuf sur le
marché légal: 1500 $)
fusil d’assaut AK-47
Entre 160 $ et 650 $
(prix courant sur le marché légal: 600 $)
pistolet luger
1250 $ (prix courant du marché légal: 1200 $)
revolver smith $ wesson .44 Magnum
1000 $ (prix courant du marché légal: 1000 $)
pistolet taurus .45
1000 $ (prix du marché légal: 400 $)
pistolet glock .32
1000 $ (prix du marché légal: 550 $)
carabine cooey 64
50 $ (prix du marché légal: 200 $)
J’aimerais tout vous dire mais je ne vois pas comment je pourrais vous raconter toutes les transactions pour toutes les armes à feu que j’ai eues pendant ces années. Je ne serais pas capable de le faire. »
- Un motard qui a acheté un
tas d’armes illégales
Ces gars-là ont des caisses d’armes à feu. La plupart sont neuves. Tout ce que vous avez à faire, c’est leur dire ce que vous voulez et ils le trouvent pour vous. »
Le même motard, au sujet de
trafiquants d’armes à Kanesatake
Leurs armes sont comme leurs cigarettes: elles sont bon marché. (...) Sérieusement, la marchandise qu’ils vendent, c’est de la merde. »
- Un autre motard, à propos de
ses anciens fournisseurs d’Akwesasne
Quand vous faites partie du milieu (criminel), vous recevez des offres comme celles-là une ou deux fois par semaine. »
- Un motard qui a relaté avoir acheté 18 AK-47 pour 3000 $ d’un contact à Montréal, avant d’en revendre 17 pour 7000 $.
J’avais 14 ans et un ami m’avait donné une carabine 22 dont j’ai scié le canon. C’était ma première arme. J’étais euphorique. Elle me faisait sentir comme si j’étais en contrôle. »
- Un des 13 répondants qui ont été rencontrés au pénitencier
Je n’ai même pas pris la peine de demander si elle avait été utilisée dans un crime. Quand j’ai été arrêté, j’ai commencé à m’inquiéter (...) que je serais accusé de quelque chose que je n’avais pas fait. J’ai été chanceux... »
- Un trafiquant de drogue qui s’est trouvé « stupide »
après l’achat de sa 1ère arme