Depuis Le patient anglais, qui a donné naissance à un film copieusement oscarisé en 1996, l’écrivain d’origine sri lankaise Michael Ondaatje a le vent dans les voiles. Il dévoile d’ailleurs un pan déconcertant de sa jeunesse avec cette autobiographie romancée.
Ça va sans doute paraître un peu surprenant mais, à 11 ans, Michael montera tout seul à bord de l’Oronsay, un somptueux paquebot qui traversera l’océan Indien, la mer d’Arabie, la mer Rouge, le canal de Suez et la mer Méditerranée avant de jeter l’ancre à Tilbury, l’avant-port de Londres où sa mère l’attend. N’étant pas un voyageur de marque, Michael héritera cependant d’une morne cabine sans hublot et, surtout, d’un couvert à la table 76. De toutes les tables de la vaste salle à manger commune, c’est de loin la moins prestigieuse parce qu’elle se trouve aux antipodes de celle où mange habituellement le commandant. Par chance, deux autres jeunes garçons connaîtront aussi le même sort : Cassius, un contestataire-né toujours prêt à enchaîner les coups pendables – il a entre autres déjà enfermé aux toilettes pendant plusieurs heures l’un de ses instituteurs ! –, et Ramadhin, un diplomate en herbe aux bronches fragiles.
La croisière durant pas moins de 21 jours, tous trois auront amplement le temps de se lier et d’explorer ensemble le navire dans ses moindres recoins. Mais une fois que ce sera fait, ils prendront plus de plaisir encore à épier l’étonnant échantillonnage d’adultes qu’ils croiseront à bâbord et à tribord. Grâce à une succession de très courts chapitres, on fera ainsi la connaissance de Max Mazappa, un pianiste mordu de jazz qui a le don d’apparaître et de disparaître sans que personne ne s’en aperçoive, de Miss Lasqueti, une curieuse bonne femme qui élève des pigeons voyageurs, de Larry Daniels, un botaniste originaire de Kandy qui fait pousser dans la cale du bateau une pléthore de plantes vénéneuses, de Sir Hector de Silva, un richissime homme d’affaires atteint de la rage, ou d’un mystérieux prisonnier, qui arpente chaque nuit le pont en faisant cliqueter ses chaînes.
Ces passagers étant assez atypiques pour marquer à jamais l’imaginaire d’un préadolescent, Michael ne sera donc plus tout à fait le même quand l’Oronsay accostera enfin. Et on peut en dire autant de nous, puisque le roman qui en découle est plutôt chavirant.