Coup de tonnerre à la commission Charbonneau. Un ex-ingénieur corrompu de la Ville de Montréal, Gilles Surprenant, a avoué hier qu’il avait touché des pots-de-vin de 600 000 $ en argent comptant, fournis par un cartel d’entrepreneurs, au cours de sa carrière.
D’abord nerveux et mal à l’aise, puis soulagé et finalement presque ému. L’homme dans la soixantaine est passé par toute une gamme d’émotions lors du début de son témoignage. L’exercice a duré à peine plus d’une heure et se poursuivra la semaine prochaine.
Au plus fort de sa présence à la barre, toute la salle a retenu son souffle lorsqu’un enquêteur s’est avancé avec les fruits d’une perquisition effectuée chez lui à la fin août, contenus dans un grand sac de plastique transparent.
S’y trouvaient exactement 122 800 $, en billets de 100 $, de 50 $ et de 20 $. Tout ce qui reste, selon Gilles Surprenant, d’une carrière à la Ville de Montréal au cours de laquelle il a succombé à un système de corruption.
Les propos de l’ingénieur, tout comme son langage non verbal, sont surtout venus corroborer une bonne partie de ce qu’avait raconté l’entrepreneur Lino Zambito depuis plusieurs jours.
Catania
Surprenant lui-même ne s’en est pas caché : il a accepté des centaines de milliers de dollars pendant une période d’une vingtaine d’années, à partir de 1990.
C’est Frank Catania, le fondateur de Construction F. Catania, qui aurait été le premier à le corrompre, pavant la voie à de nombreux autres entrepreneurs.
«J’ai à peu près 90 appels d’offres à vous montrer dans lesquels nous savons que vous avez touché des pots-de-vin», a annoncé Me Denis Gallant, procureur de la commission Charbonneau, non sans un brin de fierté. Il venait d’annoncer le menu des prochains jours, et le témoin a acquiescé en hochant la tête.
«Vous estimez avoir reçu combien? (en pots-de-vin)», lui a demandé l’avocat.
«Je n’ai jamais de comptabilité précise là-dessus. En épluchant des contrats, j’estime que j’ai peut-être reçu autour de 580 000 à 600 000 $», a avoué Gilles Surprenant.
Presque gêné
Propriétaire d’une maison depuis 1982, l’ingénieur, divorcé et père de 3 enfants, ne souhaitait pas éveiller les soupçons.
Son salaire d’ingénieur-cadre, d’au moins 80 000 $, lui assurait un niveau de vie confortable, mais ne l’autorisait pas à toutes sortes d’extravagances, du moins aux yeux des voisins.
«On mettait ça chez nous. Ça va paraître bizarre, mais je ne savais pas quoi faire avec cet argent-là», a-t-il raconté.
«Je n’ai pas acheté de condo, de bateau, de choses extravagantes comme ça. Je ne me suis pas acheté d’auto spéciale», a expliqué l’ancien fonctionnaire. Par contre, le témoin a expliqué avoir gaspillé une grande partie du butin en jouant au casino (voir tableau).
Ce n’est que le 31 août dernier, après que deux enquêteurs de la commission Charbonneau l’aient rencontré, qu’il est passé aux aveux.
«Je leur ai dit : L’argent qui me reste, je ne le veux plus. Je voulais me débarrasser de cet argent-là», a-t-il soufflé.
- L’ingénieur à la retraite aura tout le loisir d’entrer dans les détails du stratagème de corruption la semaine prochaine. Son témoignage reprendra lundi.
- Juste avant, des avocats qui représentent les médias plaideront aussi pour que soit levée une ordonnance de non-publication sur une partie du témoignage de Lino Zambito.