L’administration publique est le château fort des Québécois francophones, le véhicule de la Révolution tranquille, un des piliers de Québec inc. Mais cette vache sacrée a failli à la tâche ; elle a trahi notre confiance, et nos espérances.
Je sais : il faut faire attention aux généralisations. Par exemple, la Mafia est une création italienne, mais cela ne signifie pas que tous les Italiens sont des mafiosi. Bon.
Cependant, l’héritage de l’Histoire fait en sorte que certaines communautés sont surreprésentées dans certaines activités.
La finance, les banques, l’assurance ont longtemps été un bastion anglophone. Ça aidait d’être Irlandais pour trouver un boulot dans le port. Il semble y avoir beaucoup d’Italiens dans l’industrie de l’excavation et du pavage.
LA FONCTION PUBLIQUE, C’EST « NOUS »
L’administration publique – scolaire, municipale, provinciale – ne ressemble pas à un wagon de métro : elle est très majoritairement blanche, francophone, québécoise.
Elle est à «nous». Le plus grand fournisseur d’emplois stables et bien rémunérés, le bastion traditionnel du French power québécois, et, dans les yeux de plusieurs, le principal moteur de notre économie, le cœur de notre citadelle.
Mais regardez ce qu’elle est devenue!
En dehors des révélations scandaleuses de corruption, le contre-interrogatoire de l’ingénieur Gilles Surprenant à la Commission Charbonneau hier était une mise en accusation sévère de tout ce qui ne va pas dans la fonction publique : sa façon d’opérer, son attitude, sa culture et sa performance.
Les questions des procureurs et les réponses de Surprenant ont révélé un milieu de travail où règnent le quant-à-soi, une grande tolérance à l’inefficacité, une indifférence totale face au gaspillage, et une soumission fataliste devant les aberrations du «système».
Surprenant dit que ce n’était «pas son rôle comme simple fonctionnaire» de dénoncer la corruption. ll dit qu’il était «mal à l’aise» avec la corruption, que c’était un «secret de polichinelle» dans le service, mais que le «système» fonctionnait ainsi...
On a démontré que 91 contrats, totalisant des centaines de millions de dollars, ont été truqués – à la hausse – sur plus d’une dizaine d’années. Mais le Bureau du vérificateur de la Ville ne s’est intéressé qu’à un seul de ceux-ci et n’a posé que quelques questions. Il n’y a pas eu de suite. Un vérificateur externe a fait annuler trois contrats jugés trop onéreux. Ils ont été accordés l’année suivante, au même prix.
INSOUCIANCE ET INDIFFÉRENCE
Même face à des hausses et des dépassements de coûts spectaculaires, il n’est pas arrivé une seule fois qu’on fasse un post-mortem pour savoir ce qui s’était passé, comprendre le problème et tenter d’y remédier.
Surprenant a passé toute sa carrière – plus de 30 ans – dans le même service, à côtoyer les mêmes entrepreneurs. Il travaillait en silo, était difficile à rejoindre – sa boîte vocale était toujours pleine, selon Lino Zambito –, mais personne ne l’a jamais vraiment inquiété, ni muté ailleurs, ne serait-ce que par précaution, comme cela se fait dans l’industrie.
«Si vos patrons avaient été le moindrement compétents et rigoureux, ils vous auraient sûrement repéré facilement?» lui demande un procureur. «Oui», admet Surprenant...
Le service des égouts et des conduites secondaires de la Ville de Montréal était corrompu. D’où les enquêtes policières, puis la tenue de la Commission.
Mais on sait bien que, même dans les secteurs présumés honnêtes, l’administration publique est souvent tout aussi rigide, dysfonctionnelle, inefficace, et coûteuse. Il est plus facile de blâmer les autres – les contracteurs, le maire Tremblay, les Libéraux, etc. – que de voir la réalité en face : nous avons été trahis par nos clercs. Nous n’en avons pas pour notre argent, ni pour le respect que nous leur montrons.
L’aveuglement volontaire a un pays...