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Grande entrevue avec Guillaume Marois et Patrick Sabourin: deux démographes sur l’avenir du français au Québec

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La récente publication des résultats du recensement a provoqué de nombreuses réactions. On cherche à comprendre leur signification. Mais le profane est facilement bluffé par la certitude idéologiques des uns qui se confronte à la certitude idéologique des autres. Pour mieux comprendre cette question d’une importance capitale pour les Québécois, il ne faut pas hésiter à rencontrer des experts qui y consacrent leurs travaux. Pour cela, j’ai soumis quelques questions aux démographes Guillaume Marois et Patrick Sabourin. Le premier est doctorant en démographie à l’Institut national de la recherche scientifique et coauteur, avec le philosophe Benoit Dubreuil, du livre Le remède imaginaire : pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec, paru en 2012, chez Boréal. Le deuxième est Patrick Sabourin, doctorant en démographie lui aussi, au même institut et fondateur de l’Institut de recherche sur le français en Amérique. À travers leurs analyses, la question de l’avenir du français se délivre des brumes idéologiques et trouve enfin quelques solides assises scientifiques. Pour le plaisir de la lecture, je vous suggérerais d'imprimer cette entrevue. Elle se lira mieux, certainement ! (MBC)

 

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Mathieu Bock-Côté : Guillaume Marois et Patrick Sabourin, les données du recensement sont finalement publiques. Pourriez-vous nous résumer les grands constats que vous en tirez? Et posons la question la plus simple qui soit: le français régresse-t-il au Québec? Et que veut-on dire lorsqu’on dit que le français régresse?

Guillaume Marois : Les grands titres des médias révélaient que les allophones adoptaient de plus en plus le français. L’amélioration est réelle : parmi ceux qui font un transfert linguistique, environ 56% adoptaient le français en 2011 contre 54% en 2006 et 50% en 2001. Or, le français n’est pas pour autant en bonne situation, car la dynamique ne lui est pas encore favorable. Il est simplement dans une situation moins pire qu’auparavant. Pour éviter la dégradation relative du poids du français par rapport à l’anglais, les transferts linguistiques vers devraient atteindre environ 90%. On est donc encore très loin du compte. Autrement dit, ce facteur ne fait pas progresser le français, il le fait décliner un peu moins vite qu’avant. En somme, le résultat de cette dynamique et des autres forces en jeu demeure encore clair : le français est en déclin. En 2001, au Québec, la proportion de personnes parlant le français à la maison était de 83,1%. En 2006, le chiffre a chuté à 81,8%. Les données du recensement de 2011 montrent que la proportion est maintenant de 81,2%. Ce déclin est en partie dû à l’augmentation du nombre d’allophones, mais également de la plus forte attraction qu’exerce l’anglais.

Par ailleurs, si malgré son déclin, le français demeure quand même prépondérant pour l’ensemble du Québec, la situation est tout autre à Montréal, où se concentre la majorité des immigrants. Sur l’île de Montréal, les francophones (selon la langue parlée à la maison) ne sont plus que 53% de la population en 2011, contre 54,2% en 2006 et 56,4% en 2001. Pour minimiser l’ampleur du déclin, certains vont pointer du doigt l’exode des francophones vers la banlieue. Or, c’est oublier que le français décline également dans la banlieue. Pour l’ensemble de la région métropolitaine de Montréal, banlieues comprises, la proportion de francophones selon la langue parlée à la maison est désormais de 68,4%, contre 69,1% en 2006 et 70,9% en 2001.

Un autre volet important des données démolinguistiques du recensement qui n’est pas passé sous le radar des grands médias concerne la connaissance des langues officielles. C’est à la mode depuis un certain temps : on vante les prétendues vertus du bilinguisme. Or, le recensement révèle que c’est seulement au Québec que le bilinguisme est en progression. Également, en ventilant selon la langue maternelle, l’on note que cette augmentation s’observe seulement chez les francophones, alors que la proportion d’anglophones et d’allophones connaissant le français et l’anglais connaît une légère diminution.

Idéalement, des chiffres sur la langue parlée au travail permettraient de préciser l’ampleur de l’anglicisation, mais ces données n’existent plus depuis l’abolition de la version longue du recensement. Toutefois, selon les dernières données disponibles (tirées du recensement de 2006), la position du français est encore plus précaire selon cet indicateur, puisque le pouvoir d’attraction de l’anglais comme langue de travail est encore plus important que comme langue parlée à la maison.

En une phrase, on peut résumer ainsi la dynamique linguistique révélée par le recensement : peu importe l’indicateur utilisé, le français est en déclin partout, que ce soit pour l’île de Montréal, sa banlieue, l’ensemble du Québec ou le reste du Canada.

Patrick Sabourin : Le constat est particulièrement clair : le français poursuit son déclin au Canada. Ces résultats illustrent pour une énième fois l’échec du mode d’aménagement linguistique canadien, aménagement qui repose sur un régime de libre concurrence entre les langues officielles. Cette situation de libre marché linguistique joue naturellement en faveur de l’anglais. Le recensement canadien de 2011 a montré qu’il y a de moins en moins de gens qui parlent le plus souvent le français à la maison, que l’assimilation des francophones est en hausse et que la connaissance du français est en baisse, principalement parce que le taux de bilinguisme des anglophones a chuté. Le français est donc de plus en plus marginalisé au Canada.

Je parle d’abord du Canada parce qu’on a tendance à considérer le Québec, à tort, comme un vase clos. Il me semble évident que ce qui se passe au Canada a des répercussions sociologiques, linguistiques et politiques au Québec. Nous n’avons qu’à songer à l’effritement des relations entre le Québec et les communautés francophones du Canada ou à la nomination de hauts fonctionnaires unilingues à Ottawa.

Mais revenons-en au Québec. Les données du recensement ont montré que le français y avait aussi régressé. Qu’est-ce à dire? D’abord que son poids démographique a diminué, que ce soit selon la langue maternelle ou selon la langue parlée le plus souvent à la maison. Mais c’est aussi dire que le poids relatif du français par rapport à l’anglais a diminué. Il est important de le souligner, puisque dans le contexte canadien, c’est essentiellement avec l’anglais que le français est en compétition, et non pas avec les langues étrangères.

Y a-t-il crise, donc? Je ne crois pas. Le mot crise convient mal au domaine de la démographie dont les paramètres et indicateurs bougent généralement lentement. Il faut toutefois prendre acte de la tendance lourde que représente le déclin du français et réfléchir aux possibles conséquences à long terme de cette régression. Le vieillissement démographique est connu depuis des décennies, mais la véritable «crise» ne surviendra que dans les prochaines années, au moment où le papy-boom battra son plein. Quand la véritable crise survient, il est souvent trop tard pour agir.

J’aimerais terminer en apportant quelques précisions sur les variables linguistiques du recensement. La langue est un phénomène complexe dont on ne saurait réduire la mesure à une simple opération comptable. La langue peut être porteuse d’une identité, d’une culture, mais peut aussi être réduite à un rôle instrumental : commander un café, servir un client, demander son chemin. Certains intellectuels prétendent que le phénomène est si complexe que les données du recensement ne nous permettent pas de tirer quelque conclusion que ce soit. Cette critique est excessive en ce sens qu’elle relève davantage de l’obscurantisme que de la science. Certes, les mesures sont imparfaites, et il sera toujours nécessaire de les critiquer, de les nuancer, d’ajuster nos hypothèses. Mais cet important travail critique ne doit pas nous empêcher de tirer des conclusions, ce qui, en bout de ligne, demeure le principal objectif de la science.

Dans le même ordre d’idée, plusieurs considèrent que la langue maternelle et la langue parlée à la maison sont des mesures inadéquates de la situation linguistique. Selon ces critiques, seule compte la langue d’usage public, qu’on mesure au recensement par la langue utilisée au travail. Je trouve que cette vision est réductrice. La langue maternelle mesure la première langue apprise dans l’enfance et revêt en ce sens un certain caractère identitaire qui renvoie au passé. La langue parlée à la maison mesure l’utilisation d’une langue dans l’espace privé et nous informe sur la langue d’intégration culturelle, celle qui sera fort probablement transmise aux enfants. La langue de travail nous fournit quant à elle une estimation de l’usage d’une langue dans l’espace public, et donc un instantané de l’orientation linguistique des allophones. Toute ces mesures sont pertinentes et contribuent à brosser un portrait plus clair de la situation linguistique. En ce sens, l’abolition de la question sur la langue de travail dans le recensement de 2011 est déplorable, puisqu’elle ne nous laisse que la langue maternelle et la langue parlée à la maison pour réaliser un portrait de la situation linguistique.

On a beaucoup critiqué l’étude de la langue parlée à la maison sous prétexte qu’on ne pouvait forcer les gens à parler le français dans leur propre foyer. Cet argument est ridicule! Il n’a bien sûr jamais été question de forcer les gens à faire quoi que ce soit dans leur vie privée. L’étude de la langue parlée à la maison nous permet entre autres de mesurer le pouvoir d’attraction de l’anglais par rapport au français. Lorsqu’un allophone opère un transfert linguistique, il serait souhaitable que ce soit 9 fois sur 10 vers le français afin de maintenir l’équilibre démolinguistique. Mais ce n’est pas parce qu’on mesure la langue parlée à la maison qu’on veut la changer directement : il s’agit plutôt d’une sorte de baromètre qui peut nous donner des indications sur nos politiques de sélection des immigrants, par exemple, ou sur des modifications à apporter à la loi 101. Le démographe Michel Paillé a une bonne analogie à ce sujet : la lutte au tabagisme. Les gens ont parfaitement le droit de fumer, ce qui n’empêche pas le gouvernement de mesurer le phénomène, de se fixer des objectifs et d’adopter des mesures pour réduire le tabagisme.

Mathieu Bock-Côté : Le français sera toujours en situation précaire en Amérique du Nord, nous le savons. C’est le lot des petites nations de se savoir historiquement fragiles. Mais il semble qu’avec la mondialisation, la révolution technologique, cette fragilité s’accentue. Pardonnez ma question de néophyte, mais quels seraient selon vous les indicateurs qui confirmeraient qu’enfin, l’avenir du français est assuré?

Guillaume Marois : La survie de la culture québécoise et du fait français passe par deux phénomènes : d’une part, la stabilisation (ou la croissance) de la population du Québec plutôt que le déclin et d’autre part, le maintien de la proportion de francophones à un niveau acceptable pour assurer la cohésion sociale. Il existe deux dynamiques démographiques pour parvenir à cet équilibre. Dans un contexte où la fécondité est sous le seuil de remplacement (2,1 enfants par femme), la première consiste à accueillir un nombre d’immigrants qui compensent le nombre de naissances qui auraient dû avoir lieu pour remplacer la population et, c’est le plus important, de s’assurer que ces nouveaux Québécois s’intègrent en très forte majorité à la culture francophone majoritaire. Selon les paramètres de fécondité et de mortalité actuels, un seuil de 45 000 immigrants, c’est-à-dire un peu moins que le seuil actuel, serait suffisant pour stabiliser la population Québec à environ 8 millions d’habitants. Ces immigrants et leurs descendants devraient en revanche impérativement adopter le français comme langue d’usage à la maison, en public et au travail dans une proportion d’environ 90% pour maintenir l’équilibre linguistique entre francophones et anglophones. Actuellement, l’immigration est plus que suffisante en termes de nombre, mais puisqu’elle s’intègre de manière disproportionnée à l’anglais, elle agit de manière négative sur la place du français au Québec. Dans le contexte d’un Québec dépendant au sein d’un pays à très forte prédominance anglophone, il serait difficile d’imaginer un renversement de tendance important à cet égard. Cette méthode qui consiste à compenser les naissances manquantes par l’immigration ne semble donc pas appropriée pour l’instant.

L’autre dynamique démographique possible pour stabiliser à la fois la population et la proportion de francophones serait celle d’une augmentation de la fécondité des francophones à un niveau suffisant pour assurer le remplacement de la population, car le transfert intergénérationnel de la culture et de la langue est d’une efficacité incontestable lorsque la descendance est suffisamment nombreuse pour assurer la cohésion nationale. Puisque la fécondité actuelle est d’environ 1,7 enfant par femme, il suffirait de l’augmenter de 0,4 pour atteindre ce seuil. Néanmoins, l’avenir du français au Québec dépend de la conjoncture de plusieurs autres facteurs : fécondité différentielle des autres groupes linguistiques, migrations internationales, migrations interprovinciales, transferts linguistiques, etc. Ainsi, même dans le cas où la fécondité des francophones seraient suffisantes pour assurer leur remplacement, l’avenir ne serait pas pour autant assuré si les autres facteurs jouent défavorablement, par exemple, si l’immigration de non-francophones est très importante et si ceux-ci s’intègrent de manière disproportionnée à la minorité anglophone. Néanmoins, l’impact négatif d’une intégration linguistique défavorable des immigrants serait beaucoup moins important dans un tel contexte, car il serait en grande partie compensé par un grand nombre de naissances, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Il faut par ailleurs garder à l’esprit que les choses ne sont pas immuables et que l’avenir du français n’est ainsi jamais assuré. L’on pourrait évidemment voir d’un œil optimiste l’augmentation de la proportion de francophones pour une période donnée résultant de la conjoncture favorable des divers facteurs agissant sur celle-ci, mais rien ne peut garantir que cette dynamique perdure. Une vigilance constante est donc requise.

Patrick Sabourin: C’est bien évidemment une question sans réponse : rien n’est jamais assuré. J’aborderais plutôt l’enjeu dans une perspective de gestion de risque.

Auparavant, c’était l’infériorité politique et économique du français qui en fragilisait les assises. Cette infériorité a été partiellement corrigée dans les années 60 et 70 par une série de mesures importantes, au cœur desquelles se retrouvent le rapport Parent et la loi 101. Aujourd’hui, c’est plutôt la démographie qui fragilise le fait français : la fécondité est sous le seuil de remplacement et le niveau d’immigration est parmi les plus élevés au monde. La disparition graduelle de la génération boomers entrainera bientôt une croissance naturelle négative, c’est-à-dire que les décès excéderont les naissances. Dans ce nouveau régime démographique, c’est l’immigration qui constituera le principal facteur de croissance. Or, la francisation des immigrants est insuffisante et inadéquate.

Sur le plan de l’immigration, il faudrait établir les conditions qui assureraient que plus de 90% des transferts linguistiques se font vers le français. Cet objectif est réalisable : au Canada anglais, la quasi-totalité des transferts se font vers l’anglais.  Plusieurs facteurs pourraient contribuer à cet objectif.

Il faudrait d’abord maintenir ou même rehausser le prestige du français en valorisant l’utilisation de la langue, en la rendant nécessaire et en lui réservant sa juste place sur le plan institutionnel. À cet égard, il est révélateur qu’au Québec près du tiers des diplômes universitaires soient octroyés par des universités de langue anglaise alors que les anglophones forment 8% de la population. Dans certains secteurs, le prestige est clairement du côté de l’anglais.

Il faudrait aussi s’assurer que le français demeure payant sur le marché du travail. Présentement, si l’on ne parle qu’une seule langue au travail, l’anglais se révèle plus lucratif que le français. Si les deux langues sont utilisées, il est plus avantageux que l’anglais soit dominant. Il y a donc un avantage financier à travailler surtout en anglais, ce qui peut constituer un incitatif linguistique puissant pour les immigrants et même pour les francophones. Soyons clair : il y a eu de grands progrès sur le marché du travail depuis les années 60, mais l’avantage de l’anglais demeure présent.

Sur le plan démographique, il faudrait continuer de favoriser une immigration francotrope, fortement susceptible de s’intégrer en français. À ce chapitre, notre politique de sélection des immigrants a grandement contribuer à améliorer la situation du français au Québec et il ne faut pas hésiter à y avoir recours. Il faut toutefois garder à l’esprit que cette mesure est compensatoire : si le français était la véritable langue d’intégration au Québec, l’origine des immigrants importerait peu.

Cela dit, on ne peut espérer des immigrants qu’ils viennent «sauver» le français et la culture québécoise d’une lente disparition. En ce sens, il est clair qu’un rehaussement de la fécondité près du seuil de remplacement serait un indicateur très encourageant pour la pérennité du fait français au Québec

Mathieu Bock-Côté : On rêvait autrefois d’un Québec français. On semble de plus en plus rêver d’un Québec bilingue. Comme si le grand idéal national mis à jour avec la Révolution tranquille s’était essoufflé. Existe-t-il selon vous une idéologie du «bilinguisme obligatoire» au Québec ? Et si oui, quelles sont ses conséquences sur la défense et la promotion du français au Québec.

Guillaume Marois : Les voix criant les vertus du bilinguisme sont nombreuses. Je n’ose me prononcer sur les retombées réelles ou supposées de l’apprentissage de deux langues sur le développement et la cognition, je laisse la tâche aux linguistes et aux spécialistes du sujet. D’un strict point de vue statistique, les gens actuellement bilingues ont en moyenne de meilleurs revenus. C’est un fait. Il serait par contre irréaliste de penser qu’on puisse augmenter le revenu moyen de la population en imposant le bilinguisme à tout le monde. Théoriquement parlant, plus il y a de gens bilingues, moins l’avantage comparatif de ces gens par rapport aux autres sera important et plus il y aura de personnes bilingues occupant des emplois qui ne le nécessitent pas. D’un point de vue individuel, il est néanmoins évident que le bilinguisme est en soi une bonne chose.

Toutefois, et c’est important de le souligner, les chiffres sur la connaissance des langues officielles sont très clairs : c’est au Québec que l’on retrouve le plus de bilingues et de loin. Selon le recensement de 2011, la proportion de personnes connaissant suffisamment le français et l’anglais pour y tenir une conversion atteint 42,6%. Dans les autres provinces à l’exception du Nouveau-Brunswick, les chiffres sont insignifiants. Pour l’ensemble du reste du Canada, en incluant les Acadiens et les Franco-Ontariens, la proportion de bilingues a même diminué et n’est plus que de 9,7%, un plancher jamais atteint depuis 1991. Au Québec, le bilinguisme est quant à lui en progression, mais uniquement chez les francophones, alors qu’il perd des plumes chez les anglophones et allophones. Bref, la situation est la suivante : ceux qu’on cherche le plus à bilinguiser sont paradoxalement déjà les plus bilingues et les seuls chez qui le bilinguisme est en progression. Ceux qui croient réellement aux vertus individuelles du bilinguisme et qui ne militent pas en ce sens pour des fins idéologiques devraient donc changer de groupe cible.

Patrick Sabourin : Je pense que cette idéologie existe depuis longtemps, mais qu’elle s’est normalisée dans les dernières décennies, trouvant récemment son expression la plus extrême dans l’imposition de l’anglais intensif en sixième année par le gouvernement du PLQ.

Il faut préciser qu’au Québec, lorsqu’on parle de bilinguisme, on entend surtout la connaissance de l’anglais chez les francophones. À ce propos, il est révélateur que l’anglais intensif en sixième année n’ait pas été accompagné d’une mesure équivalente dans les écoles primaires anglophones. Par ailleurs, on ne spécifie même plus quelles sont les deux langues constitutives de ce qu’on appelle ici le «bilinguisme». «Être bilingue» est presque devenu synonyme de «parler anglais». À ce compte, il serait peut-être plus pertinent de parler d’unilinguisme de langue seconde...

Poussé à l’extrême, le «bilinguisme obligatoire», comme vous le nommez si bien, peut être une idéologie pernicieuse. D’abord parce qu’elle découle d’une vision simpliste voulant que l’anglais soit la langue de «l’ouverture sur le monde». Certes, l’anglais est parlé dans la plupart des régions du globe et s’est imposé comme la langue véhiculaire internationale, notamment dans le domaine des affaires et de la science. Cette langue est devenue incontournable. Mais lui prêter des vertus d’ouverture sur le monde relève selon moi de la fabulation. Preuve par l’absurde : si c’était le cas, tous les anglophones seraient par définition ouverts sur le monde! Je ne nie pas l’importance de l’anglais, loin de là. Elle sera toujours la langue seconde dominante au Québec. Mais j’ose penser qu’il faudrait opérer une véritable ouverture en intégrant l’apprentissage d’une plus grande diversité de langues et de cultures à notre cursus scolaire: pourquoi ne pas élargir l’offre d’enseignement des langues secondes à l’école? Pourquoi ne pas offrir l’espagnol ou l’allemand intensif en 6e année?

Il convient aussi de se questionner sur l’avenir du français dans une société ou tous les francophones seraient bilingues. Dans un contexte d’immigration élevée, comment convaincre les immigrants anglicisés d’apprendre le français si tous les francophones peuvent s’exprimer en anglais? Dans le contexte nord-américain, comment imposer le français dans les milieux de travail si tout le monde connaît l’anglais? Les Québécois ont tendance à penser que la connaissance de l’anglais ouvre les portes du bonheur et de la richesse. Mais il ne suffit pas de connaître l’anglais pour obtenir un emploi plus payant : il faut aussi l’utiliser au travail. Une bilinguisation rapide et généralisée pourrait compromettre par ricochets imprévus nos objectifs de francisation des immigrants et des milieux de travail.

Dans les sociétés minoritaires, le bilinguisme généralisé se révèle souvent un état transitoire vers un nouvel unilinguisme, celui de la langue dominante. Serait-ce nécessairement le cas au Québec? Je ne sais pas. Mais il me semble que la réflexion à ce sujet a toujours été trop sommaire.

Mathieu Bock-Côté : On entend de plus en plus d’idéologues soutenir que la fragilité du français est un mythe. Ou encore, présenter toute tentative de renforcer sa protection politique comme une forme de dictature linguistique, de coercition identitaire en contradiction avec les droits fondamentaux. Entendez-vous aussi ce discours émerger et comment l’expliquez-vous?

Guillaume Marois : Je ne peux dire s’il émerge ou s’il est présent depuis longtemps, mais ce type de discours est incontestablement présent et fort ces temps-ci. Je n’ose pas me prononcer sur les motivations de ceux qui nient la fragilité du français, mais en tant que démographe ayant à cœur les faits et la bonne utilisation des chiffres, je me désole de ce que je lis. Le nombre de tentatives pour minimiser le déclin du français est assez impressionnant : cela va de la remise en question de la pertinence des indicateurs les plus adéquats jusqu’à la distorsion malhonnête des données pour les faires paraître sous un jour plus favorable. L’exemple le plus frappant à cet égard est la mise en évidence de la légère augmentation de la proportion d’allophones qui adoptent le français. Plusieurs grands titres rapportaient cette statistique, comme s’il s’agissait du principal fait saillant du recensement. André Pratte a même eu l’audace de titrer son éditorial « Les progrès du français », même si tous les indicateurs indiquent que le français régresse. Rappelons que parmi les allophones ayant effectué un transfert linguistique, la proportion ayant adopté le français plutôt que l’anglais est effectivement passée de 54% en 2006 à 56% en 2011. Certes, le progrès est réel, mais il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle pour autant : il s’agit plutôt d’une nouvelle « moins mauvaise » qu’auparavant. Dans les faits, comme expliqués plus haut, les transferts linguistiques des allophones vers le français devraient atteindre environ 90% pour que ce facteur contribue à maintenir son poids démographique. Par ailleurs, notons que seule une faible proportion d’allophones effectue un transfert linguistique, car la majorité conserve sa langue maternelle. Est-ce que ceux-ci s’intègreront en français ou en anglais? Et leurs enfants? Probablement qu’ils connaitront le français, mais s’intégreront-ils pour autant à la majorité francophone dans une proportion suffisante? C’est difficile à prévoir, mais selon toute vraisemblance, rien ne laisse envisager que le français en sortira gagnant.

Patrick Sabourin : D’abord je tiens à dire que je n’ai pas de problème avec ceux qui défendent l’idée que la langue doit demeurer un choix individuel. Même si je n’endosse pas cette posture idéologique, j’en reconnais parfaitement la légitimité. Ce qui m’agace, c’est que ceux qui défendent ces idées sont souvent ceux qui nient la fragilité du français au Québec : ils refusent d’assumer leurs choix et de reconnaître l’impact que ceux-ci sont susceptibles d’avoir sur la langue commune. Il est à mon avis malhonnête de prétendre que la «libéralisation» du marché linguistique n’aura pas d’impact négatif sur le français. À bien des égards, ces individus qui nient le déclin du français me rappellent les climato-sceptiques qui nient l’existence du réchauffement climatique : plutôt que de débattre sur les actions à poser et de réfléchir sur les conséquences de ces actions, ils nient carrément la réalité et détournent le débat. Un exemple extrême de cela nous a peut-être été fourni par un blogueur du Huffington Post qui publiait quelques heures après la diffusion des données linguistiques un article dithyrambique sur les supposés progrès du français, et cela alors même que tous les indicateurs étaient au rouge. Dans ces circonstances, écrire comme le faisait l’auteur que le français exerce un «attrait puissant» sur les immigrants relevait du délire incantatoire.

Cela dit, je suis aussi d’avis que le discours anti loi 101 se radicalise, ramenant les termes du débat à ce qu’ils étaient dans les années 60. On reprend tout du début. Ceux qui dénoncent la loi 101 comme une loi fasciste vivent dans un univers parallèle. Cette loi vise à faire du français la langue normale et habituelle du Québec tout en reconnaissant explicitement les droits de la minorité anglophone, dont les institutions, rappelons-le demeurent protégées. Le mode d’aménagement linguistique québécois est le seul qui a su préserver la minorité historique sur son territoire. Le taux d’assimilation des anglophones est négatif, c’est-à-dire que le nombre d’individus qui parlent l’anglais à la maison dépasse le nombre d’individus de langue maternelle anglaise, et ce, de 30%. D’une certaine façon, la loi 101 n’a même pas supprimé l’avantage de l’anglais sur le français au Québec. On peut donc légitimement prôner une plus grande liberté de choix en matière de langue, mais il est absurde de prétendre que la loi 101 bafoue les droits des anglophones.

Je pense que le discours sur la langue a basculé dans une dynamique purement partisane dont l’effet principal est de pourrir le débat. En faisant l’économie des faits, les adversaires dérapent dans l’enflure verbale et les invectives, et se contentent de caricaturer la partie adverse. Pas une journée de la dernière campagne électorale ne s’est passée sans que le PQ ne soit taxé d’anglophobie. Et les accusations de traitrise ne sont également jamais bien loin. C’est déplorable. Il faut sortir la question linguistique de la partisannerie et la ramener dans le giron de la raison et de la science.

Mathieu Bock-Côté : Question d’histoire. Je sais que les démographes ne sont pas historiens. Mais je vous invite à la spéculation : avec le climat idéologique qui domine, croyez-vous que la loi 101 de 1977 pourrait s’imposer aujourd’hui? Et spéculons encore: lesquels de ses principes seraient le plus violemment contestés?

Guillaume Marois : En principe, on peut s’attendre à ce que les francophones soient plus nombreux que les anglophones et allophones à désirer la perpétuation du français. Un récent sondage a par exemple révélé que 77% des jeunes anglophones vivant à Montréal sont « en paix avec l'idée que Montréal deviendra une ville à prédominance anglophone » et que 80% estiment qu’il n’est pas de leur devoir « de contribuer à ce que le français demeure la langue la plus importante ». On ne peut pas vraiment leur reprocher : c’est une réaction normale. Cela doit par contre mener à la réflexion que dans un contexte où la proportion de francophones diminue comme c’est le cas depuis quelques années, la proportion de personnes ayant également à cœur la survie du français diminue de manière proportionnelle. Du coup, l’intérêt politique d’adopter des mesures à cette fin s’amenuise, de peur de perde le vote d’une partie de la population. Au cours des prochaines années, il pourrait donc devenir de plus en plus difficile d’adopter des mesures à cette fin. La rentabilité politique n’y sera plus.

Toujours dans le contexte d’un déclin du français, la logique des choses voudrait toutefois que les francophones, dont la communauté se fragilise, aient de leur côté un intérêt grandissant pour la préservation de leur langue. C’est dans un contexte similaire que la loi 101 a été adoptée : la fécondité des francophones venait de passer sous le seuil de remplacement et l’immigration s’anglicisait dans des proportions inquiétantes. La survie du fait français au Québec était démographiquement menacée et il fallait impérativement agir. Actuellement, bien que l’avenir du français soit de nouveau menacé, particulièrement à Montréal, une frange importante du groupe des francophones semble étrangement complaisante devant la marginalisation de leur communauté. D’aucuns vont même jusqu’à s’opposer avec une virulence exceptionnelle à toute idée cherchant à consolider la langue française comme langue commune. Je dois avouer ne pas saisir le raisonnement de ces gens, qui agissent incontestablement contre leurs intérêts. Je note par contre qu’ils sont suffisamment  nombreux pour influencer les décisions politiques.

Patrick Sabourin : À plusieurs égards, je crois qu’il serait encore plus difficile qu’en 77 d’adopter une loi 101, principalement parce que la composition du terreau sociologique dans lequel elle a germé s’est beaucoup modifié depuis.

Le bilinguisme a beaucoup progressé chez les francophones et le plafond de verre qui les confinait au statut de porteur d’eau a éclaté. Même si le salaire moyen des anglophones est toujours significativement supérieur à celui des francophones, ces derniers occupent maintenant tous les niveaux de l’échelle sociale. On ne perçoit plus l’anglais comme une barrière mais plutôt comme une opportunité d’ascension sociale. En ce sens, toute mesure visant à renforcer le français est généralement perçue comme une mesure empêchant les francophones de devenir bilingue et donc d’accéder à de meilleures conditions d’emploi. On a pu le constater avec la proposition du PQ de prolonger l’application de la loi 101 au cégep. Beaucoup ont contesté cette mesure en affirmant qu’elle empêcherait les francophones d’apprendre l’anglais. Or, seulement 4% des cégépiens francophones fréquentent un établissement de langue anglaise, et il y a fort à parier que ces jeunes sont déjà parmi les plus bilingues du Québec. L’application de la loi 101 au cégep n’aurait donc eu aucun impact significatif sur les taux de bilinguisme. Malgré tout, le mythe demeure tenace.

Il faut également souligner que la composition ethnolinguistique du Québec a beaucoup changé et que depuis 35 ans la proportion de francophones a légèrement diminué, ces derniers étant ceux qui sont le plus à même de défendre les revendications linguistiques historiques du Québec. Les dispositions qui seraient les plus contestées seraient sans doute les plus contraignantes, soit les dispositions scolaires.

Mathieu Bock-Côté : Se pourrait-il que chez une part significative des immigrants, la connaissance du français ne s’accompagne pas d’une acculturation à la majorité francophone? Selon vous, quels critères permettent de calculer la réussite ou non de l’intégration à la société québécoise? Est-ce que les seuils d’immigration actuels jouent en faveur ou en défaveur du français?

Guillaume Marois : J’aime la notion d’auto-identification culturelle. Sans égard à la langue, la religion et la provenance, je crois que peut se déclarer culturellement Québécois qui le souhaite. Or, il ne faut pas se leurrer : chez les immigrants, ce désir d’intégration à la majorité culturelle québécoise n’est pas commun. La définition civique de ce qu’est un Québécois revient donc à imposer une identité à des gens qui n’en veulent pas. Dans le contexte où le Québec est une province du Canada, la culture majoritaire pour la plupart d’entre eux demeure la culture canadienne et non la culture québécoise. Chez les immigrants, qui connaissent pour la plupart le français, l’Enquête sur la diversité ethnique de Statistique Canada révélait que moins de 5% s’identifient, en totalité ou en partie, à la culture majoritaire du Québec (c’est-à-dire la culture québécoise ou canadienne-française). Chez les enfants d’immigrants nés au Québec, l’identification à la majorité est un peu plus populaire que chez leurs parents, mais elle demeure tout de même minoritaire : seul un cinquième de ceux-ci se sent culturellement québécois. Cette enquête date par contre de 2002 et il serait intéressant de voir les tendances plus récentes à cet égard. Quoi qu’il en soit, il est évident que la simple connaissance du français est un critère insuffisant pour l’acculturation à la majorité québécoise, qui se caractérise non seulement par sa langue, mais également par ses traditions, sa culture et son histoire. Par contre, la connaissance du français est incontestablement un facteur pouvant favoriser non seulement l’adoption du français comme langue d’usage, mais également cette acculturation. La présence de ce critère dans la grille de sélection des immigrants économiques est tout à fait pertinente et, à l’instar d’autres pays, devrait même devenir éliminatoire afin d’assurer une meilleure intégration et de réduire l’impact négatif de l’immigration sur la place du français au Québec.

Démographiquement, l’immigration joue en défaveur du français. Pour que ça ne soit pas le cas, il faudrait que les immigrants soient autant, ou sinon plus nombreux que les natifs à adopter le français, que ce soit au travail, dans l’espace public ou à la maison. Ce n’est évidemment pas le cas et dans le contexte actuel, je vois difficilement comment cela pourrait le devenir, d’autant plus que l’idée d’abandonner les points pour la connaissance du français lors de la sélection revient à l’occasion dans le débat public. Pour atteindre ses objectifs quant au nombre d’immigrants voulus, le ministère de l’Immigration doit parfois ajuster sa grille en conséquence, par exemple, en réduisant le seuil de passage. De ce fait, la sélection devient moins rigoureuse et la connaissance du français devient moins déterminante et parfois même optionnelle. Plus les seuils d’immigration sont élevés, plus l’impact négatif sur la place du français est important, tant par l’effet de nombre que par le moins grand potentiel des immigrants à s’intégrer au français étant donnée la moins grande sélectivité.

Plusieurs aiment le rappeler : en ce qui concerne la langue parlée à la maison, l’immigration joue également contre la place de l’anglais, car les immigrants sont pour plusieurs allophones et rares sont ceux qui adopteront une autre langue à la maison que leur langue maternelle. Par contre, elle agit positivement sur l’anglais comme langue de travail, et par conséquent, négativement sur le français. Contrairement à la langue parlée à la maison, très peu d’immigrants utilisent leur langue maternelle au travail. Afin de communiquer avec ses collègues, un choix doit être fait entre l’anglais et le français. Chez les immigrants, dans le contexte montréalais, c’est souvent l’anglais qui l’emporte. Sur cet indicateur précis, l’immigration fragilise donc le groupe linguistique majoritaire du Québec (le français), mais renforce l’anglais.

Patrick Sabourin : Je pense que c’est là l’angle mort de la loi 101. On a toujours présumé que l’intégration des immigrants à la majorité francophone découlerait naturellement de leur adhésion à la langue française. Il apparaît aujourd’hui que cette intégration n’est pas un automatisme et que bon nombre d’individus entretiennent un rapport purement instrumental à la langue française. Et pas seulement chez les allophones. On l’a également constaté chez les anglophones nés au Québec dans un récent sondage publié par l’Actualité et dans une enquête que j’ai moi-même menée auprès des étudiants du collégial. Connaissance du français ne rime pas forcément avec connaissance de la culture.

Mais comment mesurer précisément l’intégration à la société québécoise? Voilà une question difficile. Vous disiez vous-mêmes que s’intégrer, c’était apprendre à dire «nous» avec la société d’accueil. Mais comment opérationnaliser ce «nous»? Comment le définir? On pourrait possiblement mesurer l’intégration en comparant l’évolution des repères culturels des Québécois et des immigrants. Mais quels repères choisir, parmi l’infinité de repères historiques, politiques, artistiques, géographiques et folkloriques qui jalonnent notre culture? Voilà un extraordinaire champ de recherche à développer, qui nous permettrait d’en apprendre tout autant sur nous que sur l’intégration des immigrants.

Quant aux objectifs d’immigration (vous parlez de seuils, mais il s’agit en fait d’objectifs), je considère qu’ils sont probablement au-dessus de nos capacités d’intégration. La francisation étant inadéquate, plus les niveaux d’immigration seront élevés, plus la pression exercée sur le français sera forte. Rappelons que le niveau d’immigration du Québec est parmi les plus élevés au monde : pour une petite nation comme la nôtre, le défi est de taille.

Mathieu Bock-Côté : Je vous transforme finalement en moralistes. Les Québécois sont-ils encore suffisamment préoccupés par l’avenir du français? Sont-ils conscients de sa fragilité, surtout à Montréal? Quelles sont les mesures «élémentaires» qui permettraient de renverser la tendance? Quelles mesures sont indispensables pour renverser la tendance au recul du français?

Guillaume Marois : La répartition spatiale des groupes linguistiques au Québec est assez segmentée. Les communautés anglophones et allophones sont géographiquement concentrées dans quelques secteurs précis. L’immigration et la fragilisation du français sont des réalités avant tout montréalaises. Puisque les francophones sont de moins en moins nombreux à Montréal, les contacts avec les nouveaux arrivants et la majorité québécoise sont souvent limités. Sauf pour quelques enclaves anglophones, le reste du Québec demeure en très grande majorité francophone et de descendance française. Or, cette majorité est pratiquement complètement absente de certains secteurs de Montréal. Dans plusieurs classes montréalaises, le seul représentant de la majorité québécoise est l’enseignant. L’accueil des nouveaux arrivants se fait donc par des immigrants plus anciens et plus ou moins intégrés. Dans un tel contexte, l’intégration et l’acculturation des immigrants à la majorité francophone deviennent de plus en plus difficiles. De ce fait, la rencontre entre les différentes communautés se limite souvent à quelques endroits particuliers comme le centre-ville de Montréal. Pour plusieurs francophones, particulièrement ceux qui ne vivent pas à Montréal, cette rencontre n’a donc souvent pas lieu il est possible qu’ils ne constatent pas concrètement la fragilisation du français. Or, cette fragilisation est bien réelle.

Puisqu’une forte proportion de la croissance de la population est désormais tributaire de l’immigration et que celle-ci se concentre à Montréal, le poids démographique et donc politique des autres régions va en déclinant. Une meilleure répartition géographique de l’immigration pourrait régler bien des problèmes, notamment en favorisant les échanges et les contacts avec la majorité francophone et donc l’acculturation à celle-ci, mais il faut être réaliste : la politique de régionalisation date de 1992. Après 20 ans de campagne de promotion et de sensibilisation, elle n’a encore donné aucun effet notable. L’Énoncé de politique en matière d’immigration, qui date quant à lui de 1990, évoque le besoin d’arrimer les seuils d’immigration avec la capacité d’accueil. Or, cette capacité n’a encore jamais été définie. Dans le contexte où la régionalisation est un échec évident, elle devrait toutefois être pensée dans une perspective montréalaise. Constatant les difficultés persistantes en matière d’intégration linguistique et la dégradation importante de l’insertion professionnelle des immigrants, les indices sont nombreux pour penser qu’elle a été dépassée.

Patrick Sabourin : Je m’inquiète surtout d’une chose. À bien des égards, c’est la philosophie de la loi sur les langues officielles canadienne qui domine présentement les esprits. Les tenants d’une réduction de la langue à un choix individuel sont en voie de gagner la guerre idéologique. Il me semble que la vision de la langue française comme bien en partage, comme héritage historique et comme langue commune est maintenant moins ardemment défendue sur la place publique, du moins plus faiblement que dans les années 70.

Il y a beaucoup d’inconscience quant à la fragilité du français à Montréal. On a tendance à penser que c’est un problème local d’importance secondaire. Il y a trois raisons principales à cela. D’abord il faut dire que la moitié du Québec ne vit pas dans la région de Montréal et ne peut donc pas constater de visu une réalité que les chiffres ne peuvent traduire que partiellement. Difficile de visualiser concrètement une langue française en déclin quand on passe la majeure partie de son temps à Rimouski. Ensuite, une grande proportion des élites politiques et médiatiques préfère éluder les enjeux plutôt que de courir le risque de troubler la «paix linguistique». Finalement, il faut souligner l’impressionnante quantité de désinformation qui circule à propos de la langue. Certains commentateurs n’hésitent pas à mentir pour masquer les faits (sous prétexte qu’ils font de la «chronique»), contribuant à créer un climat malsain autour de l’enjeu : les faits sont fondus dans l’idéologie. Ne sachant plus à quoi s’en tenir, les gens finissent par se lasser.

Les Québécois ne réalisent pas que la loi 101 n’est pas écrite dans le ciel. Il ne me semble même pas farfelu d’envisager qu’à moyen terme, la Charte de la langue française soit partiellement ou totalement abrogée. Si cela devait un jour arriver, je pense que le sort du français serait scellé pour de bon.

Pour renverser la tendance au recul du français, il faut plus qu’un bouquet de mesures : il faut une philosophie, un projet, une idée claire de ce que l’on veut réaliser avec notre langue. Il y a urgence de tenir un profond débat de société sur la question, afin de pouvoir affronter avec lucidité les défis qui se profilent à l’horizon. C’est plus qu’une langue qui est en jeu, c’est toute une culture.

12 commentaire(s)

Loyola Leroux dit :
4 novembre 2012 à 21 h 15 min

Incroyable mais vrai. Nous allons demander aux autres de faire des enfants à notre place. Méritons nous de devenir un peuple ???

Nelson dit :
4 novembre 2012 à 23 h 14 min

Les deux peuples fondateurs....les peuples, non les politiciens.....doivent négocier le respect et la survie des cultures et langues des deux peuples fondateurs du Canada....

Ils savent que plus de 80% des habitants du Canada anglais sont d'origine anglais d'Anglaterre et que plus de 80% des québécois sont d'origine français de France.

LES DEUX PEUPLES FONDATEURS doivent négocier la survie et préservation des langues et cultures respectives.

Et la seule façon d'y arriver est :

Canada anglais anglais et Québec français français.

joe pelletier dit :
5 novembre 2012 à 8 h 19 min

Nos ancêtre étaient quoi??? Québécois? ceux des deux derniers siècles oui... mais avant cela? Français, Algonquiens, Normands (vikings), Francs, Celtes. Les cultures naissent et se transforment. La culture de mes grands-parents est loin d'être celle de mes enfants, et ce, même si c'est la même langue. Les écossais ne parlent plus le gaélique, et pourtant ils sont fier d'être "écossais". Les Nouveaux-Brunswickois francophones sont t-il déçu de leur "culture" qui leur est propre??? Bien sûr que non. Avec le développement des technologies qui rapprochent les peuples, il ne faudrait pas se surprendre de voir l'établissement d'une langue mondiale d'ici les prochains 200 ans et d'une multitude de nouvelles micro-cultures. Et c'est tant mieux. Je me méfie toujours des traditionalistes qui veulent imposer leurs sus et coutumes aux générations suivantes comme pour s'assurer d'une quelconque immortalité... Je suis bien content de ne pas vivre ma vie sans l'omniprésence du catholicisme comme se fut le cas du québécois d'antan. Serait-il possible que le québécois des années 2100 soit content de vivre en Anglais??? (ou de l'Espagnol si celle ci s'impose comme langue internationale) Les groupes d'intellectuels aiment penser POUR le peuple. En fait, lui dire quoi penser, c'est à dire comme eux... Mais le désir de liberté du peuple est toujours plus fort que les courants de pensées. Or aujourd'hui, au Québec, l'Anglais EST pour plusieurs jeunes québécois synonyme de liberté. J'ai appris comme parent que le mieux que je puisse faire pour mes enfants est d'encourager leur autonomie... favorisant ainsi leur épanouissement personnel. Pas les rendre comme moi. Ma fille n'aime pas le baseball et j'en suis bien triste, mais bon, c'est SA vie...

redoute dit :
5 novembre 2012 à 9 h 59 min

À Joe Pelletier, mes ancêtres étaient français, il s sont venus ici au 16ième siècle. Et maintenant je suis québécois qui apprécie leur héritage. Je sais qu'une langue c'est beaucoup plus qu'un simple moyen d'échanger. C'est une façon de penser, de réfléchir, de comprendre et de réagir au monde. Ma langue nomme les choses, elle est précise, contrairement à l'anglais qui décrit ces mêmes choses. C'est sûrement efficace à court terme, dans le monde superficiel de notre époque. Heureusement, les peuples des autres langues réagissent et indiquent que les échanges mondiaux devront se faire via 14 langues les plus importantes. du coup, cela va protéger la population mondiale.. De plus, ne connaissant pas votre âge, j'aimerais vous rappeler qu'il y a pas si longtemps,plus ou moins 40 à 50 ans, nous étions 13ième sur 14 groupe ethnique à titre du niveau de vie. Le 14ième groupe étant les indiens. Ceux-ci sont forcés de faire confiance aux gouvernements fédéraux... C'est malheureusement encore notre situation malgré tous nos efforts de reprendre nos pouvoirs. Si vous croyez que cette situation a changé, eh bien allez vivre en Ontario ou ailleurs au Cda. J'ai des frères que l'ont fait. Vous n'aimeriez pas vous faire traiter comme un vaincu de 1760. Que vos droits soient encore questionnés et que l'on vous fasse sentir comme un étranger dans ce si beau pays qui est supposément le nôtre. Du moins on y paie des taxes et en retour celui-ci s'assure que l'on demeure pauvre. Eh oui, j'en ai pour preuve un contrat de 40 milliards à la MIL Davie en 1997, pas si longtemps quand même, ça créait 200 mille jobs pour 25 ans. L'équivalent du pacte automobile qui a rendu la prov d'Ontario si riche. J'ai vu les financiers de Toronto, les propriétaires du parti libéral ordonner le gouvernement libéral de l'époque de bloquer la transaction pour la donner à Callingwood (en Ontario). Malheureusement, ce n'était pas possible, alors Halifax , même chose, résultat...

joe pelletier dit :
5 novembre 2012 à 11 h 09 min

@ Redoute.

Si je comprend bien votre texte, la culture québécoise, puisque française, est bien meilleure que celle des anglais, une culture superficielle et qui pense, réfléchi et comprend les choses beaucoup plus maladroitement que nous. La population mondiale doit se protéger de cette langue. Ah bon. Et si c'était le français qui s'imposait sur les marché internationnaux, diriez-vous la même chose? Les démographes ci haut parlent sans vergogne "d'assimilation" des nouveaux arrivants., sous prétexte de sauver la nôtre. Plusieurs québécois trouvent ridicule la résistance autochtone (et leurs revendications territoriales) de leur culture, leur mode de vie et leurs Dieu de la nature... Même chose pour les croyances musulmanes et juives. Sommes nous vraiment meilleur que les autres? Et surtout, notre culture actuelle est-elle vraiment meilleure que celles du futur? J'ai vécu moi aussi dans l'Ouest Canadiens. Et jamais je ne suis senti faire traiter comme un "vaincu de 1760" (bien que l'abandon par la France est un terme plus historiquement exact). Et là bas, ils sont convaincu au contraire que le Fédéral a toujours eu un parti pris financier pour le Québec et l'Ontario... mais c'est vrai que leur langue ne leur permet pas de bien comprendre les choses...

M.Poupore dit :
5 novembre 2012 à 11 h 17 min

Les deux démographes analysent la question de la langue au travers d'un prisme idéologicopolique où langue et culture sont associés. En fait, pour Marois et Sabourin, l'intégration équivaut à l' assimilation de l'immigrant. Or, il me semble que depuis les années 70, le Québec prône plutôt l'interculturalisme. Dans ces circonstances, il n'est pas étonnant que les deux présentent un tableau sombre de la situation.

Aaron dit :
5 novembre 2012 à 13 h 04 min

@joe Ça tombe mal, je me méfie des Shlomo mondialistes qui veulent faire "progresser" le monde entier.

Charles Marier dit :
5 novembre 2012 à 17 h 49 min

Pour que la culture du Québec se perpétue, il faut d'abord que les Québécois le veuillent.

À l'heure actuelle, je ne pense pas que la majorité des Québécois veuille perpétuer le fait français en Amérique. Ils sont en train de larguer la langue française comme ils ont largué le catholicisme il y a 50 ans; tout simplement parce qu'ils ne se reconnaissent plus dans la langue de leurs aïeux.

Les Québécois manquent cruellement d'assurance et d'amour-propre. La tâche aurait été plus facile si nous avions été plus nombreux. Nous sommes nés minoritaires, puis avons été abandonnés par la mère-patrie. La détestation du Québec par nombre de Québécois fait penser à la réaction de ces enfants mal-aimés ou rejetés.

Certains sont dans le déni hallucinatoire. Je pense à ces fédéralistes naïfs qui croient que la protection et l'essor du français passe par le Canada.

D'autres encore, pusillanimes, culpabilisent dès qu'ils est question de notre langue; «Nous ne sommes pas meilleurs que les autres...» , ou alors, tombent dans un altruisme suicidaire, en pensant enncore sauver les Fransaskois ou les Franco-Colombiens.

Il y a aussi beaucoup de Joe Pelletier qui accordent à la transmission de la culture québécoise la même importance que celle de son passe-temps favori. En somme, une autre forme de déni.

Nous avons été consultés à deux reprises, et nous avons choisi de nous saborder lentement.

Si l'on veut vivre en français, il nous faut un pays qui fait ses lois. Sinon, il nous reste la solution individuelle; l'assimilation ou l'exil.

Nelson dit :
6 novembre 2012 à 15 h 01 min

M Joe pelletier

Les cultures ne se comparent pas.....Il n'y a pas des cultures mieux que d'autres....

Tout immigrant de moins de 15 ans et tous les enfants d'immigration, seront automatiquement assimilés,

Vos ancêtres si enterrés en. France........ils sont donc français.

Aloysius dit :
6 novembre 2012 à 16 h 35 min

Voici un fils d'immigrant dans la vingtaine; il écoute du Black Eye Peas, fréquente les restaurants ethniques de Montréal et les bars branchés, adore les émissions The Mentalist et Glee, va en vacances à Cuba ou à Bali, et songe à se marier avec une anglo originaire de l'Ouest. Vous allez me dire que votre projet, c'est de l'assimiler à la culture québécoise et de le convaincre de vivre sa vie en français? Avez-vous perdu la tête? À vous lire, on se croirait dans la France des années 20 confrontée à l'assimilation des travailleurs polonais. Le concept même de culture nationale est une vieillerie ridicule qui n'a pratiquement plus aucune réalité nulle part. Les Québécois de souche, puisque c'est de ça qu'on parle à mots couverts, seront minoritaires dans leur propre pays d'ici la fin du siècle. Alors vous pensez si je m'en tamponne de savoir si nos remplaçants vont continuer à vivre comme nous. Vous vivez comme vos grands-parents, vous? Arrêtons cette sinistre plaisanterie.

Réal Lauzon dit :
6 novembre 2012 à 18 h 48 min

Intégration,assimilation???? Peu m'importe ,pourvu que cela profite et avantage le Français.Je ne veux plus me faire dire Speak White chez moi dans mon seul pays ..Le QUÉBEC!! À nous de mettre nos balises et aux entrants de suivre la route que nous aurons tracés.

Hélène Beaulieu dit :
7 novembre 2012 à 14 h 18 min

La "désincarnation" des immigrants pour compenser les "de souche" qui ne se reproduisent plus?

Eh! bien ce nouveau Québec je veux bien l'accepter mais ce ne sera jamais plus le Québec de nos ancêtres. Et tant que je vivrai je me batterai pour que ça ne se fasse pas sur le sacrifice des francophones de souches des régions.. Ce serait un génocide.

Porteurs d'eau de " l'Elite multiculturelle bilingue" de ce Québec "en devenir"? Non merci.. "Je me souviens" du clergé qui a assis son pouvoir en gardant la plèbe dans l'ignorance..... C'est ma définition personnelle de la véritable "haine de soi"..

Je refuse que les bien-pesants "se réservent" le bilinguisme.. Tous les Québécois n'ont pas à devenir bilingues.. peut-être... mais "le choix" de le devenir doit être laissé à "l'ensemble des Québécois".

Des lois pour brimer les droits acquis c'est inacceptable.. Les rêveurs sont déconnectés de la société d'aujourd'hui. Les citoyens sontdésormais trop informés pour se laisser "enfirouaper" par une Elite prétentieuse.

Ce sont "des réformes dans l'enseignement du français" qui mettront fin aux "prétendues" menaces du bilinguisme. Les Qubécois ne sont plus cons que les millions de citoyens sur la Planète qui savent apprivoiser le bilinguisme sans y perdre leur âme.

Jacques Parizeau prônait pour les Québécois le bilinguisme.. des infirmes ça ne fait pas une natiion forte.

Les Américains sont un modèle de démocratie.. même le poste de Président de la Nation américaine est accessible à qui veut y mettre les efforts.

Les deux analyses auxquelles Mathieu se réfèrent sont contredites par d'autres analyses de littéraires tout autant crédibles. La partisanerie teinte les visions idéologiques. Ce n'est aucunement une démonstration que ces auteurs sont porteurs de la Vérité.

Il nous appartient de ne pas laisser notre sens critique périr dans les débats d'idées..