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Éloge d’un ami: à propos de Jean-Philippe Trottier

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Je suis revenu avec une certaine insistance, ces derniers jours, sur l’importance des «arts et lettres» dans l’espace public. Plus largement, on l’aura compris, je rappelais à quel point l’espace public doit éviter de se dissoudre dans la pure actualité médiatique pour accueillir une réflexion de fond sur l’avenir de notre société, et pourquoi ne pas le dire, de notre civilisation.

Je disais aussi que certaines revues, un peu confidentielles, portent encore cet idéal de l’espace public. J'aurais pu ajouter qu'on trouve aussi certaines chaines de télévision, comme MATV (anciennement VOX) ou certaines stations de radio. Je les appellerais les médias du pourtour. Ils campent aux frontières de l’espace public. Ils se situent à sa lisière.

On sait qu’ils existent. Mais on ne les fréquente pas souvent. Encore moins systématiquement. Ils survivent difficilement aux médias de masse, à la conversion généralisée de la culture au divertissement. Il faut l’esprit d’un croisé pour les garder en vie. Je vous parlerai de l’une de ces radios – je le connais bien car j’y collabore. Il s’agit de Radio Ville-Marie, le 91,3 FM.

Jean-Philippe Trottier est animateur du Midi-Actualité à Radio Ville-Marie depuis près de deux ans – du lundi au vendredi, de 12h à 13h. Je le connais depuis dix ans. Nous nous croisions dans la rue souvent. Normalement, dans des librairies du Plateau où nous avions nos habitudes. Ce n’était pas encore un ami. Mais j’avais toujours bien du plaisir à parler avec lui.

En 2007, j'ai lu un de ses livres que je n’avais pas aimé autant que je l’aurais voulu sur les effets du féminisme sur la culture québécoise : Le grand mensonge du féminisme ou le silence sur la triple castration de l’homme québécois (Michel Brulé, 2007). Dans sa critique du féminisme, il y avait, me semble-t-il, certaines exagérations spéculatives qui affaiblissaient la thèse. Mais je savais une chose : je croisais chaque fois un véritable intellectuel.

En décembre 2010, il me téléphone pour que je lui parle de la guerre contre Noël à son émission de radio (oui, on venait encore de chercher à défigurer Noël) – j’apprends au même moment qu’il est devenu animateur. J’y suis allé un peu fatigué. Nous avons parlé en ondes. Une demi-heure. J’en suis sorti ravi. Exalté. Enthousiasmé. Quelques heures plus tard, je lui écrivais pour me proposer comme chroniqueur à son émission.

Quelques négociations et l’entente était prise. J’irais chaque jeudi à son micro. J’avais déjà quelques chroniques télés, radio et papier. Mais à son émission, je pourrais aborder certaines questions moins liées à l’actualité. Des questions qui ne passeraient pas nécessairement le test de l’actualité du jour et qui ne sont pas spontanément «grand public» (bien qu'on sous-estime l'intérêt du public pour les questions fondamentales), mais qui, d’une manière ou de l’autre, me semblent importantes et doivent féconder la cité.

Fin 2012. J’y chronique encore. Et j'espère pour longtemps. Nous avons parlé au fil du temps du rôle de l’histoire, du pacifisme des Québécois, de la mémoire du catholicisme, du multiculturalisme, des élections françaises, de l’indépendance du Québec et de tant d'autres sujets. Certains thèmes reviennent : la crise de la civilisation occidentale, les vertus et les limites de l’esprit démocratique, la philosophie de l’éducation, le catholicisme québécois, la question nationale.

C’est que Jean-Philippe Trottier est un personnage d’exception. Il est d’abord d’une intelligence immense. Comme on en voit peu. Et d’une culture fascinante. Philosophie, littérature, anthropologie, histoire des religions, musique. J’ai tendance à croire que rien d’essentiel ne lui échappe. Dans une autre vie, il était musicien. Puis agent d’artiste. Ah oui, il est polyglotte. Cet homme qui vit comme un éternel étudiant pourrait être traducteur demain matin à l'ONU pour bien des pays.

À cause de cela, il peut interviewer les intellectuels les plus importants. Il accueillait récemment à son émission Rémi Brague, le grand philosophe français. Mais il rend aussi intéressant les invités plus «ordinaires» - des invités qu'on ne trouve pas nécessairement ailleurs. Il fait voir les angles qui se dérobent normalement au regard médiatique. À son émission, on pose des questions qu’on ne pose pas ailleurs.

J’en donne la séquence. Le Midi-Actualité commence avec les actualités de Radio-Vatican – qui sont d’une qualité remarquable en ce qui a trait à l’actualité internationale, soit dit en passant. Viennent ensuite des entrevues ou des chroniques - car on trouve à son émission une belle batterie de chroniqueurs. De temps en temps, Jean-Philippe organise une table-ronde. Il est alors chef d’orchestre.

Cela peut paraître étrange, mais à son émission, il y a du temps - oui, ce trésor, ce luxe. Du temps pour réfléchir. Alors qu’on nous demande aujourd’hui de penser en 140 caractères, il est possible là-bas de prendre son temps, de réfléchir lentement, avec des détours, des nuances, avec des références. Il est possible de penser sans trop se presser. Jean-Philippe Trottier maîtrise l’art de la conversation.

Jean-Philippe est un croyant. Un catholique pratiquant. J'ajouterais : pas un catholique gnangnan du genre «les évangiles en papier-carton». Ce n’est probablement pas sans raison qu’il est animateur à Radio Ville-Marie, une radio catholique. Souvent, lors de mes chroniques, il fouille la dimension religieuse de la question. Cela froissera ceux qui s’imaginent l’Église comme une association mondaine de pédophiles et qui voient dans la foi une régression de l’esprit.

Les autres y verront une preuve, une autre, que le catholicisme est aussi une culture, une philosophie, à partir de laquelle on accède à certaines parties fondamentales de l’héritage occidental. Les autres y verront une réflexion qui part de la tradition fondatrice de l'Occident et qui examine sans cesse les problèmes fondamentaux de la nature humaine. Jean-Philippe vous dirait probablement que le Québec ne pourra véritablement s’affirmer collectivement que lorsqu’il reconnectera avec sa tradition spirituelle.

Alors voilà. On peut lire ce petit texte comme une promotion. Ce ne serait pas faux. Car il ne devrait pas être interdit de dire du bien d’un ami.  On peut surtout y voir l’éloge d’un homme qui travaille souvent dans l’ombre et qui dans une société normale, devrait disposer de sa propre émission culturelle à la radio publique. Je suis convaincu d’une chose: ceux qui l’écoutent se prennent d’un coup d’affection pour un animateur brillant qui fait vivre les idées publiquement.

 

Trottier

8 commentaire(s)

Nelson dit :
16 novembre 2012 à 23 h 31 min

Mathieu

Ce texte me réveille un certain nombre des questionnements et sentiments que je partage avec vous autres, toi et ton ami Jean-Phillippe.

Est-ce qu'il est possible rester ''objectif'', ''scientifique'', ''empirique'' en étant croyant et membre pratiquant d'une église ?

Est-ce que le soi disant dieu tout puissant ne s'interpose pas entre les individus, entre la réalité objective et subjective, entre la Nature et les humains, en les amenant à des espaces intellectuels et émotifs ambigus, confus, contradictoires, ?

Est-ce que les églises non pas des sérieux problèmes vis--vis la sexualité , en parlant continuellement de leurs trois priorités comme églises, les méthodes anti- conceptionnels, l'avortement, les gays, ?

Est-ce que croire sans aucun preuve dans des choses inexistantes jamais vu ni connu n'est pas s'embarquer dans des terrains des croyances arbitraires, très dangereuses parce que choses inexistantes TOUT-PUISSANTES que pourraient se connecter sans même nous rendre compte avec nos côtés à nous tout-puissantes....et nous amener à faire n'importe quoi ?

Est-ce qu'il ne faudrait pas s'inquiéter du fait que la grande majorité des morts et crimes des humains envers d'autres humains à travers toute l'histoire de l'humanité, ont été commis en nom de dieu ?.

Est-ce qu'il ne faudrait pas s'inquiéter du fait que les 3 monothéismes ont des bombes atomiques, et concrètement, Hillary la catholique menace de faire disparaître de la carte Iran musulman si celui fait de même avec Israel juif ?.

Est-ce que l'affrontement dans ces moments en territoires palestiniens-israeliens, entre les musulmans d'un côté et l'alliance croisée (chrétienne)-juive de l'autre, l'existence des deux peuples élus de leurs dieu en se disputant les territoires saints assignés à chaque côté par leurs dieux eux mêmes, NE LAISSE AUCUN CHANCE DES DIALOGUES ET NÉGOCIATIONS HUMAINES VÉRITABLES ENTRE FRÈRES ET SOEURS HUMAINS ?.

Arsene66 dit :
17 novembre 2012 à 9 h 02 min

Merci de nous présenter votre ami. Je ferai un petit détour par son émission...

Martin Lavallée dit :
17 novembre 2012 à 12 h 52 min

Radio Ville-Marie = 91.3 FM À ne pas confondre avec CHOI 91.9 FM

Une erreur s'est glissée dans votre texte.

Alexis Lessard dit :
17 novembre 2012 à 13 h 57 min

Votre ami ne peut avoir une vision franche, civilisé et terre-à-terre de la société en général puisqu'il croit au surnaturel religieux d'une certaine façon.

Éric Sabourin dit :
17 novembre 2012 à 18 h 37 min

Jean-Philippe est un garçon pétri d'esthétisme et d'absolu. Il avait, tout jeune, la tête dans l'empyrée et comme nous tous, mais il subissait jadis, les préoccupations matérielles de l'indigence. La richesse, il l'a enfin retrouvée dans sa pensée. Bien des bouées lui ont permis de surnager dans ces océans troubles où nous baignons chavirés par les mystères du sens de la vie et de la vérité insaisissable: une de ces bouées humiliantes, apparue, encore tout récemment devant lui, est la foi. Jean-Philippe a en grande partie renoncé aux concupiscences où nous nous dépensons, et accepté, depuis cejour de renoncer aux tourbillons de la déréliction sensuelle pour embrasser la foi. Celle ci s'impose-t-elle catégoriquement à nous quand on se rend compte de notre insurmontable ignorance des faits du cosmos et de notre origine? Cet article est donc un baume pour ceux qui l'ont connu et aimé dans son ancienne vie claudiquante. Jean-Philippe s'est donc relevé et refait surface sous un autre jour, après tant de deuils. Je me réjouis aussi que ce soit Mathieu Bock-Côté, cet être si brillant et si aguerri au combat même si tonitruant à ses heures, que ce soit lui qui lui rende hommage: Jean-Philippe s'était tenu dans l'ombre ou la pénombre pour toutes sortes de motifs contradictoires. Nous, à force de vivre dans la bêtise médiatique et l'humour vide, nous sommes en train de mourir d'autodérision, de déraison complète, de complaisance enfin d'égarement complet. Vive les Jean-Philippe sur cette voie spirituelle, même dans les marges médiatiques. Hélas, son livre sur les femmes lui interdit l'accès aux tribunes de l'animation à Radio-Canada. On ne peut être iconoclaste au Québec. Et Jean-Philippe ne fait partie d'aucune tribu. Y a donc pas de chef de clan pour lui passer le sceptre du pouvoir tribal, mais il a la parole marginale, pas une mince consolation.

Nelson dit :
19 novembre 2012 à 18 h 51 min

Le fait que un homme, Jean-Phillipe Trottier, écrit une livre qui contienne des critiques négatives sur le féminisme québécois, et qui aurait trouvé son chemin dans ''la foi'', font de lui quelqu'un qui transgresse les limites de la crédibilité intellectuel , que se doit être absolument et de façon claire, du côté des intérêts des femmes, et de la laicité claire, nette et précise.

Je crois que les croyants non pas le droit ni intellectuel, ni politique, ni éthique, de parler des choses ''humaines'' à partir des choses non humaines, surnaturels, sans aucun base scientifique.

Et je crois aussi que les membres des majorités n'ont pas le droit de faire des critiques négatives à l'endroit des mouvement des défense des minorités. (Ex. Homme-femmes).

Ce qui font continuellement tous les églises crées par des hommes, toutes misogynes et homophobes, que légitiment les pires horreurs vis-à-vis ces minorités.

Brigitte Douville dit :
22 janvier 2014 à 8 h 01 min

Bonjour à toi, Mathieu Bock-Côté,

je viens de lire cet article sur Jean-Philippe Trottier que j'ai découvert il y a peu. J'avais par hasard entendu la reprise d'une entrevue "formidable" entre toi et lui. Jubilatif. Enfin une émission de radio qui me stimule par ses questions profondes, pertinentes, par un rythme intense, vif, et des développements riches et denses. Meilleur qu'un match entre nadal et federer... ou presque ! Merci à vous deux pour ses échanges si stimulants qui sortent de l'ordinaire ! Bravo pour ton engament et ton dynamisme intellectuel et culturel dans notre paysage québécois. Et merci pour cet éloge à un ami. Car je partage vivement cette appréciation. Il faudra que je lui dise... ! J'écris rapidement, sur le coin de la table, mais je tenais à te saluer en passant ici. Voilà ! Et si je te croise sur le plateau, comme il m'est arrivé quelques fois, je prendrai la peine (?) de te serrer la pince ! Bonne journée. salutation amicale d'une artiste philosophante et catholique pas trop gnangnan. ;-)

Suzanne B. dit :
29 juin 2014 à 15 h 12 min

Un homme aussi cultivé et qui se laisse «castrer» par la volonté des femmes de prendre la parole et donc leur place! Je croyais que les masculinistes étaient des hommes frustres.