Opinions | Chroniqueurs

La censure est pire

CA_benoit-aubin

Benoît Aubin @

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

L’humanité est vieille comme le monde, mais le droit pour un individu de s’exprimer librement est tout récent et toujours fragile. Il faut y penser par deux fois avant de réclamer la censure.

La liberté d’expression permet l’humour, la satire, la contestation, la critique. Le journalisme. Elle permet des remises en question politiques, morales, philosophiques ou sociales de l’ordre établi pour lesquelles on a longtemps été brûlé, crucifié, décapité, honni, excommunié, déporté ou, à tout le moins, emprisonné avec les pires malfaiteurs.

La liberté d’expression est, comme on dit à gauche, un «acquis» précieux.

Mais il y a un problème: c’est dans la nature même de la liber­té de parole de permettre des abus.

La liberté d’abuser

La liberté de parole permet aussi aux individus de proférer des âneries, des sottises, des propos choquants, racistes, violents ou homophobes. La liberté de parole permet aussi le mensonge, la désinformation, la propagande. Le blasphème, aussi, contre Dieu et son prophète.

On peut proférer des sotti­ses pour provoquer, pour attirer l’attention, déranger le bourgeois; on peut le faire par bêtise, par ignorance ou par appât du gain. Ou même parce qu’on pense qu’elles sont vraies.

Il y a déjà des limites imposées à la liberté de parole, comme à toutes les autres libertés individuelles. Le libelle, la diffamation, l’appel à la violence, par exemple, sont interdits.

La liberté d’expression, poussée trop loin, nous mène forcément dans une zone dange­reuse: celle des limites de la tolé­rance.

Limites de la tolérance

Mais qu’est-ce qui constitue le fait d’aller trop loin? Qui va en décider? La police, le Sénat, le CRTC, l’Église, B’nai Brith, Stephen Harper, la Ligue des droits, la «clique du Plateau»? Au nom de qui, et de quoi, tracer la ligne entre le correct et l’incorrect?

Et, surtout, qu’est-ce qu’on fait avec ceux qui sont accusés d’aller «trop loin»?

Quand un animateur de radio comme Jacques Fabi et une interlocutrice anonyme à son émission de ligne ouverte profèrent des propos détestables contre les Juifs et en faveur de l’Holocauste, on peut protester, les dénoncer – ce que plusieurs ont fait et que je fais moi aussi –, on peut choisir de boycotter son émission, la chaîne qui la diffuse et même les produits et services qui s’y annoncent.

On peut protester

L’employeur de M. Fabi peut le réprimander, le suspendre, ou le congédier, et ce, pour des raisons morales, politiques ou commerciales. À son choix.

On a le droit d’exprimer son désaccord.

Mais je pense qu’on ne devrait jamais, en aucun cas, demander aux autorités – politiques, gouvernementales ou policières – de se mêler de ces affaires, d’intervenir pour punir ou de s’assurer que de tels écarts ne se produisent plus.

Car la seule chose qui est pire que de vivre dans une société où un annonceur refuse de sanctionner les propos racistes d’un auditeur, c’est de vivre dans une société où la liberté de parole est soumise à des critères établis par les autorités.

La première chose que font les dictatures «démocratiques», les juntes militaires ou les théocraties, c’est d’imposer une censure contre la sédition ou le blasphème. La seconde est de punir le délit d’opinion. Pour imposer un discours unique: le leur.

Cela a été vérifié partout et de tout temps: la censure est toujours plus nocive que les pires abus de la liberté de parole.

 

Vos commentaires

En commentant sur ce site, vous acceptez nos conditions d'utilisation et notre netiquette.

Pour signaler un problème avec Disqus ou avec la modération en général, écrivez à moderation@quebecormedia.com.
Les commentaires sont modérés. Vous pouvez également signaler aux modérateurs des commentaires que vous jugez inappropriés en utilisant l'icône.

Commentaires propulsés par Disqus