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Grandes entrevues

L’Écorchée du printemps érable

Line Beauchamp se confie à Denise Bombardier

Denise Bombardier

Denise Bombardier

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

Line Beauchamp est une vraie gentille, respectueuse des autres, rassembleuse par tempérament. Ses amis sont nombreux, ses adversaires politiques l’ont toujours respectée et personne n’a jamais douté de sa bonne foi.

Au printemps dernier, la ­ministre de l’Éducation s’est trouvée au cœur de la tourmente politique. Or, par tempérament, c’est une femme de compromis. De compromis et avant tout de principes. Elle est entrée en politique pour servir le Québec — ce cliché dans sa bouche prend son sens. On la croit. D’ailleurs, quand on la rencontre, on se demande comment elle a bien pu survivre 15 ans dans cette arène où s’affrontent les combattants de ce sport ­extrême qu’est la politique.

Lorsque le premier ministre Jean Charest lui a demandé de déposer la loi 78, censée mettre un terme aux manifestations ­quotidiennes, sa vie a basculé. Pour la ­seconde fois en trois ans. Car Line ­Beauchamp n’avait pas encore, elle l’admet, fait le deuil d’une rupture amoureuse qui l’a secouée au point où elle a même voulu ­quitter la politique. «Je suis à Copenhague en décembre 2009 en tant que ministre de ­l’Environnement. Mon couple se déglingue et je me dis “Qu’est-ce que je fais ici? Je devrais être à Montréal en train de sauver ma relation.”» Celle qui se décrit comme une femme libérée, qui porte le féminisme à la boutonnière comme une décoration, en était donc arrivée à vouloir faire sauter sa carrière ­politique pour l’homme qui voulait rompre avec elle.

Cet homme, c’est Pierre Bibeau, un vieux de la vieille du Parti libéral du Québec. Elle l’a connu en 1997. «J’ai 34 ans et je suis naïve. Il est alors P.D.G. de la Régie des installations olympiques, mais je ne suis pas consciente de la place qu’il occupe au PLQ. Je ne suis pas tombée amoureuse de Pierre Bibeau, le ­libéral», lance-t-elle en riant. La jeune femme a plutôt, jusque-là, une sensibilité souverainiste. Elle a même voté oui au référendum de 1995, mais elle avoue s’être rendu compte alors, après les propos sur le vote ethnique et l’argent de Jacques Parizeau, qu’elle ne ­souhaitait plus que le Québec se sépare.

On peut donc penser que son nouvel ­amoureux a vite compris que la jeune femme enthousiaste, sérieuse, très intelligente avec un côté presque missionnaire dans son désir de se consacrer au bien-être des autres, était une candidate idéale pour le Parti libéral.

Aujourd’hui, le nom de Pierre Bibeau a été cité à la commission Charbonneau. Rien n’est prouvé, mais, à travers Pierre Bibeau, c’est Line Beauchamp qui pourrait être visée. Par ces petits-déjeuners qu’il a organisés pour elle, certains laissent entendre que c’était une façon de l’instrumentaliser. Qu’il se servait d’elle à ses propres fins.

DURE POLITIQUE

Lorsqu’on fait référence à ces propos, ses yeux s’embuent et sa voix se brise. «En parler m’est si douloureux parce que tout devient mêlé.» Est-elle inquiète de ce qui peut être ­allégué et impliquerait Pierre Bibeau? «Je ne sais pas si le mot “inquiète” est adéquat. À la Commission, on est en train de faire un ­ménage nécessaire. Mais cela entraîne le doute autour de certaines personnes.» Elle-même est-elle donc désormais habitée par le doute? «Par la force des choses, ça crée le doute», ­répond-elle. «Vous, Madame Bombardier, on vous dit carrément “Il paraît que votre conjoint vous trompe.” Le fameux “il paraît que…” nous plonge dans le doute. Et imaginez l’impact si on le déclare publiquement.»

Ce qui lui est intolérable, c’est qu’on lui dise que son conjoint l’a aussi trompée professionnellement. «Ça me bouleverse. En fait, ma vie amoureuse, ma vie politique deviennent ­inextricablement confondues. Je n’avais peut-être pas terminé le deuil de ma rupture de ­couple et voilà qu’on enflamme la douleur. Je répète cependant que, si j’accepte de douter, je me résigne à ce qu’on doute aussi de moi.» Je lui fais remarquer qu’elle est seule à savoir ce qu’elle a fait, la seule à connaître sa vérité. Elle s’empresse de répondre : «Quand on me parle de Pierre, on introduit un doute. Si je doute de lui, j’accepte alors qu’on doute aussi de moi. Je ne peux pas me résoudre à cela.»

Line Beauchamp avait-elle imaginé que la politique pouvait être aussi cruelle? «Jamais! Là, je peux dire que je suis naïve. Je le ­reconnais. J’ai toujours cru que, en menant une bonne vie, les gens reconnaissaient que l’on était une bonne personne. J’ai été 100 % naïve là-dessus.» Alors que les citoyens n’ont de cesse de dénoncer les politiciens cyniques, on peut difficilement reprocher sa candeur à Line Beauchamp. Envisagerait-elle actuellement de reprendre du service? «Dans le contexte actuel, c’est non.» Qu’est-ce que cela signifie? L’ex-ministre retrouve son mordant. «Quand on agit selon ses principes, avec ­intégrité, qu’on a donné sa confiance, on ne s’attend pas à être transformée en bouc ­émissaire. Lorsque je regarde ce qui se passe, j’ai presque envie de dire “Si j’avais su…”»

DANS L’ŒIL DU CYCLONE

C’est en août 2010, l’année qui a suivi sa ­séparation, sent-elle le besoin de préciser, qu’elle est devenue ministre de l’Éducation. Ce qui témoignait de la confiance que manifestait à Line Beauchamp le premier ministre, mais ne l’a pas empêchée, elle, d’hésiter à accepter l’offre. Elle insiste pour dire que le sujet est ­délicat. «J’ai deux sœurs et un frère dans ­l’enseignement. J’ai pris l’engagement de ne pas parler d’eux pendant que j’étais la ministre de l’Éducation. Je venais de perdre mon couple, et ma grande crainte, c’était de perdre aussi ma famille.»

Elle reste évasive, mais on peut deviner ­entre les lignes que les opinions politiques ­divergent au sein de la fratrie. Comme dans beaucoup de familles au Québec d’ailleurs. Cette crainte avouée témoigne aussi de sa ­personnalité. La dynamique ministre de la Culture, puis de l’Environnement, est très ­sensible aux autres. Non pas qu’elle veuille plaire à tous, mais elle n’appartient nullement à cette race de politiciens qui visent la ­carotide face aux adversaires. Ce respect des interlocuteurs, et à plus forte raison de ses proches, révèle une femme de principes.

La loi 78 a entraîné sa démission. «Il n’était pas envisageable pour moi de déposer une telle loi à l’Assemblée nationale comme me le demandait le premier ministre, avec l’appui du caucus des députés.» N’a-t-elle pas tenté de convaincre Jean Charest et ses ­collègues? «Personne ne voulait bouger. On me disait, “Faut pas reculer, Line, mais règle-nous ça.” C’était insoluble et totalement ­déchirant pour moi.»

Line Beauchamp avoue qu’elle estimait que les manifestations allaient plutôt dégénérer avec cette loi. Ce qui fut, bien sûr, le cas. De plus, en tant que responsable de l’Éducation, elle répugnait à abolir la session empêchant ainsi les étudiants de recevoir leurs diplômes. Elle admet son échec. Mais une raison plus viscérale explique aussi son refus : «Je ­m’opposais à la présence de policiers sur le parvis des cégeps et à l’intérieur des murs des universités. Ce sont des images que j’ai ­trouvées insupportables.»

N’a-t-elle pas été roulée dans la farine par les étudiants? N’ont-ils pas abusé d’elle? Line Beauchamp ne récuse pas ces questions. Et ­encore ici, elle ne tente pas de protéger son image. Elle absorbe simplement le coup. «Ce n’est pas facile de répondre oui, mais c’est oui! J’ai 50 ans. Je crois avoir été une bonne ­ministre, mais les étudiants ont abusé de ma bonne foi.» Elle confirme qu’elle a mené des réunions secrètes avec les leaders étudiants. Elle affirme de plus qu’ils en sont venus, à un moment donné, à parler de règlement. Ils ont même amorcé un scénario d’annonce ­publique de la fin du conflit. Mais ils sortaient devant les caméras pour dire le contraire, n’est-ce pas? «Oui», répond-elle. Lorsqu’on s’étonne que des jeunes de 20 ans se soient payé la tête de la ministre, qu’ils se soient ­parfois comportés en sa présence comme des malotrus, ricanant devant elle, elle ­s’empresse de répondre : «Ça n’était pas tous des jeunes. Une des leaders a 31 ans. Je ne ­discutais pas avec un mouvement de jeunes ­romantiques. La rue était envahie. On ­craignait qu’il y ait des morts. J’étais menacée. Mon bureau de comté a été saccagé et, parmi les leaders, certains m’avouent être victimes de pressions.» La ministre devient perplexe et s’interroge. Est-ce par idéologie ou à cause des menaces que quelques jeunes leaders ne veulent pas régler? Aujourd’hui, elle ne sait plus si elle a eu raison de s’inquiéter pour eux. Au point de s’abstenir d’utiliser certains faits qui auraient mis de la pression sur eux. Qu’a-t-elle donc tu? «Que je ne menais des ­discussions qu’avec deux mouvements. La CLASSE, elle, ne participait pas aux échanges. Publiquement, les étudiants laissaient croire à un front commun.» Oui, elle a été trahie, ­poursuit-elle, avec comme conséquence de perdre confiance dans le mouvement ­étudiant. «Il est arrivé un moment où il était clair qu’on voulait renverser notre ­gouvernement démocratiquement élu.»

Pour Line Beauchamp, le printemps érable fut la victoire de la violence et des ­manifestants. «Ils ont eu votre peau? — C’est la moins grave des conséquences, répond-elle sans émotion. Depuis deux ans, je m’interrogeais sur mon avenir. Après avoir quitté, j’ai éprouvé un choc traumatique. J’avais ­physiquement peur quand je sortais à ­l’extérieur.» Réflexe normal, si l’on se ­remémore le climat explosif de ces mois où personne n’échappait à l’outrance des ­propos, aux rumeurs les plus folles et à ­l’insécurité institutionnelle dans la foulée de la défiance de la loi.

Le premier ministre a-t-il tenté de la ­retenir? «Oui.» Ses collègues lui en ont-ils voulu? «Je ne sais pas.» C’est clair et sans ­appel. Line Beauchamp retrouve ­momentanément son sang-froid, car, à quelques reprises pendant notre rencontre, elle a dû lutter contre une émotion ­envahissante.

C’est lorsqu’on aborde la question du ­Québec, curieusement, qu’elle perd pied. «Je suis nationaliste», déclare-t-elle à brûle-­pourpoint, mais elle ne peut continuer. Les larmes étranglent sa voix. Elle tente de se ressaisir, mais avec difficulté. «Chaque fois que je dis que j’ai voulu servir le Québec, la tristesse me terrasse. Je pense que c’est à cause du fait qu’une partie de l’opinion refuse aux fédéralistes le droit d’aimer le Québec.» En ­disant cela, elle éclate en pleurs.

UNE FEMME FORTE MAIS CANDIDE

Je reste silencieuse, touchée par cette femme heurtée qui, soudain, est emportée par sa propre histoire personnelle et ­politique, faite d’amour et de ruptures. ­J’aurais plutôt envie de clore notre échange, mais c’est la combattante qui resurgit devant moi. «Je chéris la démocratie. J’ai été dévastée pendant la crise de constater l’absence de ­respect pour les élus de l’Assemblée nationale. Je me suis toujours comportée avec dignité. Avec décence. J’ai souvent déclaré : “Il faut s’occuper de politique pour empêcher les ­malhonnêtes et les puissants de s’en emparer”. Je croyais être à l’abri des critiques grâce à mon éthique personnelle et voilà qu’on veut ­entacher ma réputation en m’associant ainsi aux malhonnêtes et aux corrompus.»

«La douleur que j’éprouve actuellement, c’est de constater que plusieurs croient que j’ai fait de la politique seulement pour moi-même, de façon aveuglément partisane. Ça me fait mal. J’ai aimé le pouvoir, mais je n’y ai jamais été attachée. Je n’espérais aucune reconnaissance, aucun “Je t’aime”.»

J’ose lui suggérer qu’elle a été broyée par la dynamique politique. Elle redevient triste. «Oui… peut-être. Vous avez raison. C’est à cause de cela que je dis que je ne peux pas retourner en politique. À l’évidence, je ne suis pas faite pour ça…»

Le silence retombe entre nous. Il est temps de fermer l’enregistreuse. Pourtant, une autre question m’effleure l’esprit : quelle est la personne qui l’a le plus déçue dans tout ce parcours? «Aïe! Elle est dure, votre question.» Elle ferme les yeux et demeure muette de longues secondes… «Vous n’aimerez pas ma réponse. Et je ne l’aime pas non plus. J’ai ­envie de vous dire que c’est moi. En politique, ça ressemble à la vie de couple. On a un projet commun, des désirs, des objectifs. Quand on est trompé dans un couple, on se dit, “De qui est-ce la faute? Qu’est-ce que je n’ai pas vu? Aurais-je dû prévoir que je pourrais être trompée?”»

Je lui fais remarquer que, tout au long de l’entretien, elle n’a cessé de parler de ­tromperie, de trahison. «C’est évident. Ça a eu un effet dévastateur, ce lien entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle. En ce moment, je vis aussi une peine d’amour avec le Québec. Je sens une fêlure quelque part en moi.»

Il est temps de mettre un terme à ­l’entretien. J’ai eu devant moi, durant une heure dix minutes, une femme secouée, ­blessée, mais qui garde intacte une liberté, une sincérité et une authenticité qui expliquent à la fois le succès et la fin de sa ­carrière. Une femme forte, mais candide, naïve, qui récuse certains attributs ­nécessaires pour durer en politique : ­l’instinct du tueur, l’absence d’états d’âme et une addiction au pouvoir.

Line Beauchamp a perdu quarante livres pendant cette tourmente, mais elle conserve intacte sa conscience, le garde-fou de sa vie. Cela vaut bien son pesant d’or.

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