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Éloge du travail

Éloge du travail
Photo Fotolia Dix mille heures de sueur et de bave, d’erreurs et d’errances qui, à la longue, réussiront peut-être à faire une perle de ce tout petit grain de sable qu’on appelle parfois «le talent».

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Qui n’a rêvé de gagner des prix prestigieux, d’être applaudi debout par une foule en délire et de recevoir les éloges de ses pairs? Qui n’a rêvé d’être tellement bourré d’un talent évident que tous finissent par le reconnaître et qu’ainsi il finit riche et célèbre et adulé sans même avoir eu à licher un boss pour monter en grade?

Qui n’a rêvé de gagner des prix prestigieux, d’être applaudi debout par une foule en délire et de recevoir les éloges de ses pairs? Qui n’a rêvé d’être tellement bourré d’un talent évident que tous finissent par le reconnaître et qu’ainsi il finit riche et célèbre et adulé sans même avoir eu à licher un boss pour monter en grade?

Ouais. Facile de rêver. Mais avec sept milliards de gens sur la planète qui visent tous le top, la compétition est féro­ce. Alors que faire?

Une réponse : travailler fort.

Voilà quelques années, Malcolm ­Gladwell a écrit un livre fascinant intitulé Outliers, l’histoire du succès (version originale : Outliers, The Story of Success). ­Outliers est un mot difficile à traduire puisqu’il signifie à la fois, selon les contextes, hors normes, exceptionnel, suspect, aberrant et marginal. Un qualificatif qui, il faut en convenir, dira une chose s’il vous est attribué pendant un souper de famille à Toledo, en Ohio, parce que vous avez eu un accident avec la voiture de papa, et une tout autre chose s’il vous est accolé à Oslo, en Norvège, pendant l’éloge qui précède la remise de votre prix Nobel de littérature.

LA VIE EST TROP INJUSTE

Dans son livre, Gladwell explore et décortique les histoires d’individus qui ont connu de grands succès (des success stories) et il parvient à quelques conclusions amusantes et à beaucoup d’autres qui le sont moins, quand on y pense.

Prenons par exemple de jeunes hockeyeurs qui bataillent pour une place dans une équipe d’élite. Même s’ils ont tous 12 ans, ceux qui sont nés en début d’année bénéficient, en octobre, d’un avantage de plusieurs mois de croissance sur ceux qui viennent tout juste de célébrer leur anniversaire, et les statistiques le prouvent. À compétence et talent égal, pour une question de mois, de quelques kilos et d’un surplus de testostérone, un ado deviendra peut-être Scott Gomez (!) et l’autre finira expert comptable dans un cabinet de ­Mascouche et ailier gauche dans une ligue de garage de Terrebonne.

Ça, c’était pour la partie étonnante du livre.

Ce qui est moins étonnant, c’est le fait que ceux qui viennent d’un milieu aisé ont plus de chances de réussir que ceux qui viennent d’un milieu moins aisé. Pourquoi? Parce que ça prend des sous pour payer à son enfant, qui a-do-re le violon, les meilleurs cours auprès des meilleurs profs, ce qui lui permettra de bien progresser, tandis qu’un gamin qui tripe autant, mais dont les parents sont au chômage, devra se contenter de torturer un vieux crincrin au sous-sol en regardant des tutoriels sur YouTube.

LE TRAVAIL DE L’HUÎTRE

Mais là où Gladwell enfonce bien son clou dans nos rêves de célébrité, c’est dans la théorie des dix mille heures. Ses sujets d’études, ces hommes et ces femmes qui ont connu le succès dans les arts, le sport et les affaires ont en commun d’avoir beaucoup, beaucoup pratiqué avant d’être bons. Dix mille heures de pratique. Vingt heures par semaine pendant dix ans, en moyenne. Vingt heures par semaine à ne pas être bon, pendant dix ans!

Faut vouloir en titi.

Mais c’est à ce prix qu’on acquiert une certaine maîtrise du métier. Dix mille heures de sueur et de bave, d’erreurs et d’errances qui, à la longue, réussiront peut-être à faire une perle de ce tout petit grain de sable qu’on appelle parfois «le talent».

LA VIE D’ARTISTE...

Cette réflexion m’est venue en lisant le beau livre que Michel Vézina, mon con-frère (parfois il est con, mais c’est un frère), a consacré à son rapport à la littérature dans la collection Écrire, aux éditions Trois-Pistoles.

Ça s’intitule Attraper un dindon sauvage au lasso, et ne cherchez pas plus loin, ce n’est pas possible puisqu’un dindon a plus de cou que de tête.

C’est donc d’un métier insaisissable qu’il nous parle.

Lecteur d’abord, Vézina s’est longtemps rêvé écrivain, mais il a été machiniste et clown et réalisateur et bourlingueur. Il a fait 36 métiers, pour la plupart juste assez longtemps pour être admissible au chômage (ça existait encore, dans le temps).

Fasciné par la culture rock, par le cri de la guitare, cherchant à hurler tout ce qu’il aimait et tout ce qui le heurtait, il lui a fallu de longues années pour comprendre que la littérature, c’est la rage d’un premier jet vomi sur le papier pendant un soir de brosse, suivi de très longues heures de nettoyage pour en restituer l’émotion sans que ça sente trop mauvais.

Il raconte avec une très grande honnêteté un parcours dont les égarements sont souvent plus importants que le but, et nous donne à lire la lente, mais irrépressible compréhension de la vertu du travail pour arriver à quelque chose qui n’est pas banal, quelque chose qui vaut la peine d’être lu.

Ses milliers d’heures à écrire de la marde, il les a passées dans des studios parisiens et sur des divans d’amis, dans des conditions difficiles parce qu’il a du front tout autour de la tête et un appétit d’ogre, et que tout son être refusait d’abdiquer en prenant un job steady. Et pourtant, en se relisant, il lui arrivait de se pincer le nez tant ça puait.

Mais avec le temps et le travail, alors qu’il n’était déjà plus un tout jeune homme, toute cette marde est devenue compost, fertilisant pour ce qu’il voudrait bien y planter, riche et noire terre d’accueil pour Asphalte et Vodka, La machine à orgueil, Élise et Zone 5, ses fleurs, ses légumes, ses fruits. Et cette terre nourrie des dix mille heures qu’il a passées à se faire chier, il la soigne chaque jour, il la nourrit et la bêche et la creuse et l’arrose comme seuls les vrais écrivains savent le faire...

Avec une patience d’artisan et des horaires d’ouvrier immigré.

Dans l’humilité de celui qui essaie d’attraper ce qui toujours s’échappe : un dindon au lasso, une étincelle de vie, un fragment d’éternité.

La vie d’artiste? Quand c’est rose et brillant, c’est du maquillage.

Le travail de l’artiste, c’est brun, c’est salissant, ça sent. Mais, avec le temps, ça finit par nourrir.

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