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Le Québec de Sugar Sammy

Mathieu Bock-Coté

Mathieu Bock-Coté @

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

Sugar Sammy a remporté l’Olivier de l’année. Évidemment, il est drôle. Personne ne conteste son talent comique. Il a une vivacité d’esprit exceptionnelle. Mais à moins de nous dire qu’il ne fait que des blagues sans contenu, il faut quand même prendre un peu au sérieux son propos. Sur les planches, Sugar Sammy est un humoriste engagé. Son humour est politique.

Militant libéral au référendum de 1995, il ne cache ni son fédéralisme, ni son adhésion au multiculturalisme. Mais comme il l’a déjà noté, l’humour est infiniment plus efficace que coller des pancartes pour faire «passer son message». Il n’a pas tort. Dans une société «juste pour rire», celui qui fait rigoler a un grand pouvoir. Il peut définir ce qui est branché et ce qui est ringard.

SA VISION DU QUÉBEC

À travers son humour, Sugar Sammy avance sa vision du Québec. Sa marque de commerce, c’est la ridiculisation des Québécois francophones. Et plus exactement de ceux qui souhaitent un Québec français et souverain. Ceux-là, il les portraiture dans ses spectacles comme une collection de xénophobes bêtes, méchants, incultes.

On connaît sa blague «classique». Il y aurait deux types de Québécois. Les éduqués, sophistiqués, branchés, civilisés, gentils et accommodants. Et ceux qui auraient voté Oui en 1995. On se marre, non? D’ailleurs, dans une entrevue, il a déjà assimilé l’indépendance au «repli identitaire», et cela, le plus sérieusement du monde.

Ce qui me surprend toujours, c’est l’enthousiasme de certains Québécois francophones qui se perdent en louange pour lui. Je lisais il y a quelques jours que Sugar Sammy nous disait nos «vérités en face». Mais quelles vérités? Que nous sommes de «gros colons» fermés sur le monde? Que défendre le Québec français, c’est être culturellement frileux?

En idéalisant Sugar Sammy, ils disent: regardez comme nous sommes ouverts et modernes. Le Québec de Sugar Sammy, c’est celui que nous voulons. C’est un Québec canadianisé, où le bilinguisme est la norme. C’est un Québec qui multiplie les accommodements raisonnables. C’est un Québec qui consent à se dissoudre dans le multiculturalisme canadien.

C’est un Québec où plusieurs sont dé­ sormais «Montréalais d’abord», plutôt que Québécois d’abord. Je repense à son spectacle You’re gonna rire. Un spectacle «bilingue». À l’image du Montréal idéal de Sugar Sammy. Un Montréal où on parle bilingue dans la même phrase, évidemment. Un Montréal où les Québécois devraient cesser de se battre pour se faire servir en français.

Certains Québécois ont une faille psychologique. Ils se sentent enfermés dans une société francophone, parce qu’on leur a dit que l’ouverture au monde est anglophone. On les a convaincus qu’en méprisant un peu le Québec, on les considérerait enfin comme des citoyens du monde. Ils ont peur de ne pas avoir l’air «modernes», d’être «ceintures fléchées». Alors, ils aiment Sugar Sammy.

Tant que nous serons convaincus qu’il y a quelque chose d’intolérant à vivre chez nous en français, tant que nous croirons que vouloir un pays, c’est se fermer sur le monde, nous serons convaincus qu’il est admirable de chanter les louanges d’un humoriste engagé qui nous insulte. Si Sugar Sammy représente l’avenir du Québec, le Québec n’a plus d’avenir.

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