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Une famille tissée serrée

OLYMPICS-FREESTYLE/
photo reuters

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SOTCHI | C’est une chronique impossible à écrire. D’abord, parce que j’avais les yeux humides et rougis pendant de longs ­moments de la conférence de presse d’hier. Ensuite, parce que les trois sœurs, Justine, Chloé et Maxime Dufour-Lapointe ont tellement été riches et profondes dans leurs réponses que le calepin de notes ­déborde.

De plus, sans même le faire exprès, leurs parents ont servi une véritable leçon sur l’éducation des enfants que je ne peux resservir puisque ce ne sont pas toutes les mères, fortes d’une maîtrise en administration avec majeure en marketing, qui peuvent rester à la maison pour se consacrer au développement de leurs enfants.

Maxime, Chloé et Justine avaient déjà répondu à quelques questions en anglais quand le ton a changé. C’est Johane Dufour qui a lancé la première rose quand elle a répondu en français parce qu’elle voulait être plus juste dans ses propos.

«Je suis fière et heureuse de voir mes trois filles aux Olympiques, c’est certain. Mais en quittant la maison pour Sotchi, j’avais déjà trois médailles dans mon cœur. Je sais quelles trois merveilleuses jeunes femmes elles sont devenues, les médailles, c’est juste un bonus», a dit Mme Dufour avec un gros motton dans la gorge.

Puis, la conférence de presse est devenue autre chose. Une boule d’émotion. Un témoignage magnifique. Un moment privilégié pour d’expérimentés ­journalistes blindés.

C’est Chloé qui a fait tomber la garde de tout le monde présent dans la grande salle Tchékov. Le visage en pleurs, mais des pleurs doux, elle a refoulé les larmes pour pouvoir exprimer tout l’amour qu’elle éprouve.

«Cette semaine, j’ai beaucoup pensé à mes parents. Depuis que je suis toute petite fille qu’ils sont là pour moi et mes sœurs. Je savais que ce n’était pas grave quand je me plantais, en rentrant, j’avais quand même mon chocolat chaud. C’était bien ok. Tout ce qui arrive aujourd’hui, ça part des parents. Je me disais hier soir que j’étais médaillée d’argent aux Jeux olympiques. Que j’étais forte, que j’étais courageuse. Mais que c’était pour mes parents que ça arrivait. J’ai toujours pensé qu’on pouvait accomplir ce qu’on ­voulait. Il suffit de rêver», a livré Chloé.

J’ai résumé tout ce que j’ai pu saisir à travers ses larmes. Mais c’était encore plus émouvant que ces 15 lignes trop tassées.

PRENDRE LE MONDE À BRAS LE CORPS

Puis, Justine, souriante, a raconté comment elle s’était préparée à la course. Imaginez. Il reste quatre minutes avant la plongée dans les bosses. On donne le nom des concurrentes pour la prochaine descente. Justine place ses écouteurs sur ses oreilles et écoute Roar (Rugis), de Katy Perry. C’est sa chanson fétiche. Puis, une minute passe. On entame une deuxième. «Je me répétais les mots clés que j’avais déterminés avec mon psychologue, Wayne Halliwell. Des mots comme “j’aime skier”, “je suis heureuse”, “sois souple”, “attaque”. J’étais décidée à vivre le moment, à savourer ma course. J’ai jeté un coup d’œil à mon coach, j’ai vu dans ses yeux qu’il était bien. Je me suis installée, j’ai regardé les bosses, j’étais heureuse, dans ma bulle, j’ai pris quelques grandes respirations et, à la dernière expiration, j’ai décollé», a-t-elle raconté.

Elle a dévalé la pente abrupte. Mangé les bosses. Attaqué les sauts. Skiant pour son plaisir. Les parents et le pays viendraient après. Gagnant une médaille d’or.

En restant pas mal la même fille qu’elle était 30 secondes plus tôt. C’est ce qu’elle a souligné. Même si elle et ses sœurs avaient participé à des émissions à la BBC, à CBS, à NBC, à CNN et un peu partout ailleurs dans le monde pendant toute la journée et que la ronde allait se poursuivre tard en soirée.

GÉRER LA RIVALITÉ

Elles s’aiment. Ça crève les yeux. Mais comment les parents ont-ils pu gérer la rivalité entre les trois tigresses dans la compétition? Johane Dufour a une moue dubitative.

«Je ne sais pas si on a bien géré la rivalité. Quand une gagnait et était formidable, il fallait tenir compte des deux autres qui étaient déçues en revenant à la maison. Devait-on apporter des fleurs pour la gagnante? Pour les trois filles? Finalement, on laissait faire les fleurs. On félicitait l’héroïne du jour et on encourageait les deux autres. Pas trop de grandes joies dans la victoire et pas trop de grandes déceptions dans les défaites. On a fait de notre mieux. On avait une règle. Faut que ce soit plaisant. Si ce n’est plus plaisant, on arrête tout», raconte maman Dufour.

Si vous me permettez, j’ai une question qui me tarabusque l’esprit. Juste une question qui me faisait réfléchir devant mon ordi. Sans que j’aie la réponse. Puisqu’il est évident que ce ne sont pas tous les conjoints qui sont ingénieurs et qui gagnent un gros salaire. Mais quand même…

Est-ce que les trois filles auraient été à la salle Tchékov de Sotchi hier après-midi si elles avaient été dumpées dans une garderie à 7 $ à deux ans?

 

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