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La CAQ : entre la révolte des contribuables et la fin de la troisième voie 3/6

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François Legault est revenu en politique persuadé qu’un boulevard s’ouvrait pour lui et qu’il serait premier ministre d’ici quelques mois. En 2011, les sondages lui promettaient mer et monde. L’élection de 2012 l’a évidemment déçu sans pour autant l’humilier. Et aujourd’hui, il se présente à la tête d’un tiers-parti que plusieurs s’imaginent condamné à ses derniers bastions régionaux. Que faire lorsqu’on n’espère plus rien et qu’on doit pourtant faire campagne la tête haute? Cette question, François Legault a dû se la poser, et il devait y répondre.

Plutôt que de mener une campagne classique, où il promettrait tout à tout le monde, en additionnant les clientèles électorales, il s’est juré de dire la «vérité» sur l’état calamiteux des finances publiques et de l’économie québécoise. Ou du moins, de dire sa vérité. François Legault est convaincu que le Québec, non seulement n’a plus le bon modèle de développement, mais qu’il se refuse à analyser lucidement sa condition. Il ne veut plus plaire aux électeurs mais leur servir une thérapie de choc. C’est la stratégie de l’anticampagne : il ne veut plus plaire à l’électeur, mais le secouer.

Cette stratégie porte un nom : c’est celle de la révolte des contribuables, pour lesquels il voudrait une «Charte», d’ailleurs, manière d’envoyer le signal que le débat sur la Charte des valeurs, ces derniers mois, n’était qu’une diversion. Il n’entend pas participer au débat tel qu’il se mène en ce moment, mais bien en changer les termes. N’est-ce pas l’objectif, par ailleurs, de ceux qui rêvent depuis des années de réaligner la politique sur l’axe gauche-droite, en la déprenant des catégories liées à la question nationale, qui ne serait qu’un fantasme dans lequel les Québécois s’étourdiraient pour ne pas entreprendre la difficile réforme de l’État?

«La Charte des contribuables» : c’est une manière d’exciter le ressentiment antifiscal de ceux qui se sentent asphyxiés par le modèle québécois et qui croient entretenir à leurs frais la solidarité social-démocrate. Mais ce déclassement du citoyen par le contribuable en dit beaucoup sur sa représentation de la démocratie. François Legault, à bien des égards, ne semble jamais avoir accepté que la politique ne soit pas qu’une gestion des «vraies affaires» - et on devine qu’il doit rager en voyant le PLQ lui ravir un slogan qu’il répétait sans cesse depuis des années. Il ne semble pas très attentif à la charge existentielle de la politique.

Cette stratégie n’est pas insensée pour Legault. Elle pourrait canaliser l’insatisfaction de ceux qui ne se reconnaissent pas dans les thèmes identitaires et nationaux. D’autant qu’il faudra bien, tôt ou tard, faire d’une question comme la dette une question politique centrale. Mais on conviendra d’une chose : aussi virulente soit-elle, cette stratégie ne pourra jamais percer si elle ne s’accompagne pas, d’une manière ou de l’autre, d’une forme de nationalisme fondé sur le principe du Québec d’abord. C’est ce qui manque toutefois à la CAQ, dont le caucus, à quelques exceptions, est radicalement fédéraliste.

Son chef lui-même a abandonné sa position inaugurale, celle du «le temps d’un référendum n’est pas venu, parlons d’autre chose» pour celle du «je voterai Non si jamais il y a un référendum». Du coup, il perdait la crédibilité nationaliste qui était la sienne et qui lui aurait permis d’occuper un créneau politique ouvert à la fin des années 1990 et qui est aujourd’hui sur le point de se refermer, et peut-être pour longtemps : celui d’un nationalisme post-souverainiste de centre-droit, proposant de réparer le Québec et de le reconstruire, avant de le réengager sur la question nationale. François Legault est devenu fédéraliste.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné pour ce courant politique, qui pendant longtemps, correspondait à la sensibilité politique dominante au Québec? Pourquoi ce courant a-t-il avorté politiquement? Il y a des raisons circonstancielles. L’ADQ, qui l’a d’abord incarné, n’est jamais parvenue à passer d’une culture protestataire à une culture de gouvernement. La CAQ, qui lui a succédé, a fauté autrement : elle s’est contentée d’une vision gestionnaire de la politique, qui reprenait pour le meilleur et pour le pire la perspective du Manifeste pour un Québec lucide.

Cette perspective convenait probablement à la personnalité de François Legault, mais par définition, elle ne parvient pas à se connecter aux passions profondes qui animent une cité : celles de l’enracinement et du dépassement de soi. Je veux dire par là que la politique ne s’anime véritablement que si elle devient existentielle. D’ailleurs, ceux qui sont parvenus, au fil du temps, à réformer un pays économiquement en déclin l’ont fait en invitant leur peuple à sortir du déclin et à se dépasser, et non pas en enfermant chaque individu dans ses griefs individuels ou catégoriels. Plusieurs caquistes idéalisent Margaret Thatcher : ils ne devraient pas oublier que son libéralisme se déployait dans une rhétorique nationaliste et qu’elle prétendait contrer la décadence de son pays.

On a vu tout cela avec la question identitaire, qui est le grand révélateur idéologique et politique des dernières années. La CAQ a cherché à s’y positionner avantageusement, en annonçant par exemple dès sa fondation qu’elle réduirait un temps les seuils d’immigration pour assurer une meilleure intégration. De même, peut-être aurait-elle voulue prendre une position bien plus affirmée sur la question de la laïcité, mais qu’elle en fut probablement empêchée, à bien des égards,  par l’opposition viscérale de ses membres qui provenaient du Parti libéral du Canada. Elle s’est retrouvée avec une position tiède, à mi-chemin de tout le monde, qui cherchait honorablement un compromis, mais qui était politiquement contre-productive.

On touche là un des problèmes structurels de la CAQ. Elle prétendait unir des souverainistes et des fédéralistes. Mais toute la question était de savoir quels fédéralistes s’y retrouveraient. Dans un monde idéal, on devine que François Legault aurait souhaité attirer des fédéralistes à la Benoit Pelletier, héritiers de la tradition bourrassiste au PLQ. Mais le PLQ est une famille soudée qui sait conserver la fidélité de ceux qui y appartiennent. La CAQ a dû se tourner plutôt vers des fédéralistes radicaux du PLC qui voulaient se convertir dans la politique provinciale. Ils lui ont nuit en bloquant tout élan nationaliste sincère vers l’électorat francophone.

On notera que la possibilité d’une troisième voie entre le PQ et le PLQ, dans l’histoire des dernières décennies, se concrétisait lorsque la question nationale semblait bloquée ou semblait se disloquer. La question identitaire a revitalisé la question nationale et redonné une substance à l’affrontement entre les souverainistes et les fédéralistes. Cette élection marque en fait la fin de la phase de réalignement post-référendaire. Le PQ aurait pu disparaître et laisser sa place à un nouveau parti bleu : il est finalement parvenu à se refonder.

La troisième voie se résorbe donc et si la CAQ peut toujours attirer des hommes et des femmes de valeur, attachés au bien public, elle ne pourra plus attirer des personnalités attirées par le pouvoir – la chose, quoi qu’on en dise, n’est pas déshonorante en politique, car il faut avoir le pouvoir pour faire des changements. La CAQ espérait devenir un des deux grands partis politiques au Québec : elle n’y est pas parvenue. Le réalignement post-souverainiste de la politique québécoise n’aura pas lieu.

Retour à François Legault. S’il est battu dans son comté, il quittera probablement la politique. Il ne devrait pas le faire avec trop d’amertume. On cite beaucoup ces temps-ci Pierre Mendès France qui disait que «les comptes en désordre sont la marque des nations qui s'abandonnent». Si François Legault a contribué à éveiller les Québécois sur la fragilité des finances publiques et à la nécessaire réinvention d’un nationalisme économique à la québécoise, il aura fait œuvre utile.

17 commentaire(s)

Robert Guénette dit :
10 mars 2014 à 8 h 18 min

J'ai l'impression que nous sommes en train de connaître un réalignement politique majeur avec cette élection et le parti qui en subira le plus les conséquences est la CAQ. Les rares candidats qui pourraient survivre sont de virulents fédéralistes. La tentation pour eux de faire le saut au parti libéral sera forte, mais les électeurs ne seraient sans doute pas de cet avis.

J'y vois le sort de l'Union Nationale...

dit :
10 mars 2014 à 8 h 45 min

Beaucoup d'admiration pour M. Legault le seul qui semble voir que nous sommes en faillite et que nous devons prendre les moyens pour en sortir avant de parler de séparation. Quand on est pas capable de balancer ses finances sans la péréquation (9 milliards) on a un problème. Un peu gênant notre situation ? Vous aurez mon vote ne serais ce que pour votre franchise. Go François Go.

mansour dit :
10 mars 2014 à 8 h 51 min

Encore beaucoup trop de verbiage, j'ai bien essayé, j'ai lue le tiers du texte.

Tout cela pour dire que legault est fini.

Les québécois ne veulent pas d'un parti qui propose de faire du ménage, la faillite de l ADQ et le plafonnement de la CAQ le démontre bien.

Bref, le Québec est devenue l'état le plus pauvre d'Amérique, les québécois sont parmi les plus taxés et imposés et ça ne risque pas de changer.

Applaudissez aujourd'hui et continuez de désigner les méchants anglais comme étant les principaux acteurs du marasme, oui profitez-en, car demain, quand vous réaliserez que le mariage péladeau/laviolette, Charbonneau est impossible, vous déchanterez encore une fois, mais entretemps, une troisième voie aura pris le bord.

Michaud, Lévesque, bouchard et de nombreux autres ce sont fait poignardés dans le dos, pourquoi ça changerais?''

Paul Robert dit :
10 mars 2014 à 9 h 27 min

Au Québec c'est polariser, 2 options s'affrontent, indépendantiste et fédéraliste. Pas beaucoup de place pour d'autres options.

manuweb dit :
10 mars 2014 à 9 h 36 min

La CAQ et jadis l'ADQ aurait du militer au sein du PLQ pour le réformer... ils ont choisi de faire cavalier seul et aujourd'hui la fin est proche théoriquement parlant... espérons que le GBS sera de mise sous peu!

Caropi dit :
10 mars 2014 à 9 h 54 min

Pour moi, celui qui a le plus de crédibilité est monsieur Legault. On voit qu'il s'est très bien préparé et chaque thème est bien expliqué. Il aura mon vote.

Paul Robert dit :
10 mars 2014 à 10 h 01 min

Les vrais affaires: Pour répondre a ceux qui voient la péréquation comme une offrande aux Québécois, ouvrez-vous les yeux. Le fédéral nous subventionne, parce que nous achetons de l'Ontario beaucoup, beaucoup plus que eux achète du Québec, exemple : auto changer a 4 ans en moyenne très très payant pour eux, regarder maintenant sur tout ce que vous achetez a l'épicerie, regarder d'ou viennent ces marchandises 90 % Ontario, même pour les médicaments, m^me pour l'outillage de Canadien Tire. Nous sommes les plus gros clients de l'Ontario. Bientôt, nous deviendront un des plus gros clients de l'Alberta avec le pétrole. Croyez-vous vraiment que le ROC veulent la séparation du Québec ??? En tant que client, nous avons un pouvoir de négociation incroyable avec Ottawa, si les gens du Québec se tiennent debout devant cette péréquation qui est en réalité une subvention pour tenir l'économie de l'Ontario. Avez-vous déjà imaginer l'économie de l'Ontario si ont décidait d'acheter nos autos ailleurs ??????

Davidturgeon dit :
10 mars 2014 à 10 h 01 min

Une réalité bien silencieuse ! Le Québec est en ruine, la Comission démontre clairement le manque de volonté des partis précédents et réflète un peu l'image que j'ai des québécois; généralement bien naïf se laissant divertir par des valeurs d'identité. Bien qu'il soit temps d'une réforme, je crains qu'il ne soit fait ainsi.

Acceptez de sortir des sentiers battus, organisons une réforme des finances, prenez des décisions conséquentes et de grâce, respectons les élections à date fixe !!!!

obwandiyag dit :
10 mars 2014 à 10 h 53 min

Belle analyse Mathieu. Quant à moi, simple électeur citoyen et souverainiste, François Legault a tout simplement trahit ses convictions "présumément" profondes pour un accès à l'Assemblée nationale. J'avais toujours eu pour lui (et non pour la CAQ) une certaine admiration due à son passage au PQ. Sa profession de foi fédéraliste l'aura "terminé" pour moi. Je le descends du piédestal où il figurait dans mon esprit pour le reléguer au même niveau que tous les autres Québécois fédéralistes. Les antagonismes étant de plus en plus clairs, il n'y aura plus bientôt d'espace pour ceux qui refusent de prendre une position sans ambigüité sur l'avenir du Québec.

John Doe dit :
10 mars 2014 à 11 h 26 min

Regardez ben la CAQ gruger les votes du PLQ aux prochaines; je vais me tordre quand on va annoncer la seconde défaite libérale depuis Charest.

louis dit :
10 mars 2014 à 12 h 05 min

Mes meilleurs amis ont toujours été ceux qui ont eu l'honnêteté de me dire mes 4 vérités quand je faisais une connerie. Ça fait mal sur le coup mais c'est bénéfique à la longue. Legault est le meilleur ami du Québec en ce moment. Il a des propositions sensées et le 10-15% qui manque aux souverainistes ne sera comblé que quand le Québec ne dépendra plus du Canada pour boucler son budget. N'enterrez pas la CAQ trop vite, surtout avant le débat et du passage de Legault à TLMEP; rappelez-vous de Jack en 2011...

carlos dit :
10 mars 2014 à 14 h 16 min

Si le dauphin est élu je vais déménager de videotron pour bell !!! Question de ne pas laisser une seule personne accaparer tout.

Micheline Pronovost dit :
10 mars 2014 à 14 h 27 min

Vous avez bien raison, n'enterrez pas la CAQ trop vite. Je ne comprends pas les Québécois. Ça fait quarante ans que l'on tourne en rond et on recule de plus en plus. Depuis la réforme Marois, essayez de lire un texte sans faute! Ceux qui ne font pas de fautes de français traduisent inévitablement leur âge...Quant à la santé, êtes-vous satisfaits? Plus on change de gouvernement, plus c'est pareil. Financièrement, on est dans le trou....avec une énorme dette....et on veut faire la souveraineté. Qui va payer? Le taux de décrochage scolaire est effarant; la population vieillit; à peu près 40% de la population paient de l'impôt. Avez-vous confiance au PQ? La taxe santé abolie vous vous rappelez? La loi sur les élections à date fixe ça vous dit quelque chose? Changeons de direction, allons vers François Legault, commencez par écouter ce qu'il a à dire. De toute façon,on n'a rien à perdre, et si on veut retourner dans nos vieilles habitudes, on le sortira dans quatre ans. Une vague caquiste le 7 avril!

Réjean dit :
10 mars 2014 à 15 h 38 min

Les politiciens de droite ont tous le même langage et le même diagnostic. Le citoyen doit apprendre l'économie, cette science de l'inéluctable, qui, bien comprise, fait accepter ou rend acceptables les sacrifices, les disciplines et les contraintes.

L'hygiène économique s'est substituée à l'hygiène sociale : on enseigne que l'augmentation du coût de la vie n'est pas la paupérisation, que la croissance n'est pas l'abondance, que la récession n'est pas la crise, que le bonheur des riches ne fait pas le malheur des pauvres et que le malheur des riches ne ferait pas le bonheur des pauvres; ou encore, qu'il ne faut pas confondre la responsabilité individuelle des dirigeants et la responsabilité impersonnelle des mécanismes économiques, fatalité internationale, dont la "loi" scientifiquement attestée, sorte de droit divin laïcisé, régit les nations et les hommes.

C'est pourquoi le conservatisme éclairé se conçoit comme inséparable d'une immense entreprise d'éducation d'où sortira l'homme nouveau capable de choisir librement le souverain bien que ses souverains ont choisi pour lui.

Ref. Pierre Bourdieu, La production de l'idéologie dominante.

Jippy dit :
10 mars 2014 à 23 h 53 min

Le 40 % de syndiqués (secteurs public et para public: FTQ-CSN-CSQ et autres babioles sectorielles) est opposé aux idées de la CAQ à plus de 95%. Pas beaucoup de chance de prendre le pouvoir avec un tel handicap au départ!

Patrick dit :
11 mars 2014 à 0 h 04 min

Analyse lucide, Legault et la CAQ vont se marginaliser. Oui la dette est grosse, mais elle l'est partout. S'il fallait juger de la pertinence et de la viabilité des pays sur la base de leur endettement et maintenir leur rattachement à leur mère-patrie, les USA devraient redevenir une colonie de la Grande-Bretagne.

Je plaisante... à peine. Quand j'ai quitté le domicile familial pour mon AUTONOMIE, j'ai perdu mes parents pourvoyeurs, mais j'ai gagné en fierté, me suis serré la ceinture un bout de temps, puis déployé mes énergies et ma créativité pour dépasser le niveau de vie de mes parents. On ne fera jamais rien de bon dans la vie si on ne prend pas de risques. Attendre que notre conjoint soit parfait avant de le marier, n'est-ce pas un raisonnement similaire et totalement illogique auquel nous convie la CAQ ? Non à la peur. Crachons-nous dans les mains et fonçons. Le Québec, un pays. L'équipe du PQ cette année est formidable.

Gilles Guibord dit :
11 mars 2014 à 15 h 16 min

Monsieur Legault devrait espérer pour l'avenir de son parti ou de la 3e Voie. Actuellement le simple fait d'être présent insécurise les deux frères qui semblent ennemis, le PQ et le PLQ. Il donne aussi l'opportunité à l'électeur qui ne peut pas faire confiance à la gauche de voter pour un parti sérieux qui démontre qu'il fait ses devoirs. Il continue d'occuper la place de l'ADQ. C'est le meilleur moyen de réussir un jour à occuper la sienne.

Le problème fondamental dans notre système électoral est que pour qu'un troisième parti occupe la place qui lui revient, il faut qu'un des deux plus gros partis s'effondrent. Je ne pense pas que ce soit pour le 7 avril.