Actualité | Environnement

Environnement

Les Cris à la rescousse d’une des dernières grandes forêts vierges du Québec

Anne Caroline Desplanques

Anne Caroline Desplanques

Journal de Montréal, Publié le: | Mise à jour:

photos anne caroline desplanques
Don Saganash, un taliman cri, s’oppose aux coupes forestières sur son territoire de chasse.

WASWANIPI | Les Cris l’appellent leur «dernier paradis sur Terre». C’est une des dernières grandes forêts vierges du Québec. Mais les compagnies forestières sont à ses portes.

Pour y entrer, elles devront d’abord passer sur le corps du taliman Don Saganash. Ce chasseur est le gardien d’une portion de la terre de ses ancêtres, un territoire de chasse appelé ligne de trappe. Il a vu les ravages de la machinerie sur les lignes de trappe de ses cousins et gronde à l’idée que la sienne subisse le même sort.

«Leur terre a été coupée à blanc. Si c’était la mienne, j’en pleurerais», lance-t-il en pointant un paysage lunaire figé dans la neige par -36 ºC.

À perte de vue, autour du grand Cri juché sur sa motoneige, une multitude de petits arbres repoussent lentement entre les profondes tranchées creusées par les immenses pneus des appareils.

«Ce ne sera plus jamais pareil. Pas un animal ne veut vivre ici. Ils ne mangent pas les arbres que les compagnies plantent. Même les lapins n’en veulent pas», dénonce le chasseur en serrant le poing dans sa mitaine traditionnelle en peau d’orignal.

Don Saganash est un des 1400 Cris de Waswanipi qui a décidé de sauver la forêt des coupes forestières.

«C’est notre dernier paradis sur Terre, probablement la dernière ligne de trappe qui n’a pas été coupée, explique le chef de la réserve, Paul Gull. Nous proposons d’en faire un parc pour que notre jeunesse puisse continuer d’y aller pour voir comment nous vivions avant.»

Pour protéger leur terre, les Cris de Waswanipi se sont alliés à ceux de Nemaska et d’Ouje-Bougoumou.

Avec le soutien du Grand Conseil des Cris du Québec et de Greenpeace, ils réclament la création d’une immense aire protégée sur un territoire de 13 000 km2, soit plus de 25 fois la superficie de l’île de Montréal. (Voir autre texte)

Au nord du 50e parallèle

Cette zone, appelée la vallée de la Broadback, est à plus de 1000 km au nord de Montréal, entre le 50e et le 52eparallèle. Pour y parvenir, depuis Waswanipi, il faut faire plus de sept heures de motoneige.

Sans téléphone satellite, on y serait complètement coupé du monde. Et pourtant, il y a une route.

Ce chemin forestier, qui file en ligne droite sur des centaines de kilomètres à travers les coupes à blanc et les jardins d’arbres minuscules plantés en rangées, mène jusqu’à l’entrée de la vallée, sur la berge sud de la rivière Broadback.

Il est fin prêt à accueillir les huit compagnies forestières qui lorgnent cet océan d’épinettes noires. Pour y parvenir, il leur suffirait de construire un pont pour enjamber le torrent.


L’industrie forestière québécoise en chiffres

►2,7% du PIB

►73 500 emplois

►14,1% des exportations de la province sont des produits forestiers (pâtes et papiers, bois et produits du bois)

►88% des forêts publiques productives ont été allouées à l’industrie forestière, soit 31,2 millions d’hectares

►300 000 hectares coupés par an, soit plus de 8000 fois la superficie du parc LaFontaine

►2,8G$ d’investissements publics au provincial depuis 2006

►675M$ d’investissement provincial dans le secteur dans les trois prochaines années

►208M$ estimation des redevances versées à Québec par an en moyenne entre 2012 et 2016

Sources: MNR, Budget 2014-2015, Greenpeace

Moratoire de facto

À 6 km au sud de la rivière Broadback, les Cris et Greenpeace ont planté une immense pancarte pour bloquer l’avancée des fardiers, ces camions géants capables de transporter jusqu’à un hectare de forêt chacun.

Sur le panneau, on peut lire en français et en cri: «Le chemin de la destruction s’arrête ici.»

Debout au pied de cette barricade, le contraste est frappant. Au sud, un paysage décharné. Au nord, un océan d’épinettes noires serrées les unes contre les autres, comme pour se réchauffer.

En avril 2009, sous la pression des Autochtones et des environnementalistes, les compagnies forestières se sont engagées à ne pas mettre les pieds dans la vallée, le temps des négociations.
Un moratoire de facto pèse donc sur la zone. Toutes les parties attendent que Québec tranche.

Neuf ministres

«Neuf ministres de l’Environnement et des Ressources naturelles sont passés dans le dossier, sans jamais aboutir», explique le directeur de Greenpeace Québec, Nicolas Mainville.

«Aucun politicien n’a été assez brave pour prendre une décision», renchérit le chef de Waswanipi, Paul Gull, une pointe de défi dans la voix.

Le ministère de l’Environnement indique que «le projet est toujours à l’étude». Il souligne qu’une zone de protection a été proposée en mars 2013 aux communautés cries. Mais celles-ci jugent l’offre de Québec insuffisante.

Le Grand Conseil des Cris réclame la protection de 13 000 km2. Mais le Ministère répond qu’il existe déjà trois aires protégées dans le secteur qui totalisent 3700 km2.

Pour Produits Forestiers Résolu, une des compagnies qui a des visées sur la vallée, il est plus que temps que Québec se décide, «de façon à lever l’incertitude» pour toute l’industrie, souligne le porte-parole de l’entreprise, Karl Blackburn.

« C’est des jobs »

Huit compagnies forestières ont des droits de récolte dans la vallée de la Broadback. Pour elles, ce territoire pourrait assurer plus de 750 emplois directs et indirects, d’après les statistiques de volume de bois du ministère des Ressources naturelles.

Et il ne s’agit pas que d’un enjeu local, insiste le PDG du Conseil de l’industrie forestière du Québec, André Tremblay.

«On récolte plus de 50 % du bois de tout le Québec au-delà du 50e parallèle, maintenant. Ça fait tourner des usines partout, jusqu’au sud de la province, y compris à Montréal.»

C’est toutefois pour le Nord que l’impact d’une réduction de l’approvisionnement en bois serait beaucoup plus criant, selon M. Tremblay.

«Si, demain, l’industrie ferme, c’est la base de l’économie de Chibougamau, de Chapais et de toute la région qui a un problème majeur», indique-t-il.

Le projet Broadback ne fait donc pas consensus, même chez les Autochtones. Symbole controversé, la pancarte, qui bloque l’entrée de la vallée depuis 2011, a été plusieurs fois renversée, puis replacée. (voir autre texte)

Un sur six

«Tout le monde n’est pas d’accord avec la protection. C’est des jobs. Il y aura des familles à la rue, c’est sûr», confie Johny-Paul Picard, opérateur de machinerie pour la société forestière crie Mishtuk.
Comme lui, à Waswanipi, un Cri sur six gagne sa vie grâce à l’exploitation des ressources naturelles, selon Statistique Canada.

«Nous espérons que les parties impliquées prendront en considération non seulement les aspirations des Cris, mais également les impacts socioéconomiques pour les communautés de la région», insiste le porte-parole de Produits Forestiers Résolu, Karl Blackburn.

Vos commentaires

En commentant sur ce site, vous acceptez nos conditions d'utilisation et notre netiquette.

Pour signaler un problème avec Disqus ou avec la modération en général, écrivez à moderation@quebecormedia.com.
Les commentaires sont modérés. Vous pouvez également signaler aux modérateurs des commentaires que vous jugez inappropriés en utilisant l'icône.

Commentaires propulsés par Disqus