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La fuite de la taupe Ian Davidson

Le policier ripou Ian Davidson avait plus d’informations secrètes que ce que la police a reconnu

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La brèche de sécurité que la police de Montréal a subie aux mains de la taupe Ian Davidson en 2011-2012 a été beaucoup plus importante et alarmante que ce que les autorités ont admis, a découvert notre Bureau d’enquête.

Davidson est ce retraité du SPVM aux 33 ans de service qui avait volé, puis tenté de vendre pour 1 M$ à des organisations criminelles, la liste hautement confidentielle des 1500 informateurs fichés au service de police.

Arrêté avant de s’envoler pour le Costa Rica à l’aéroport de Montréal le 8 octobre 2011 en possession de données secrètes, il s’est ensuite suicidé dans un hôtel de Laval, en janvier 2012.

Quand sa fuite est devenue publique, le chef de police Marc Parent et l’un de ses adjoints ont affirmé que la vente des informations policières n’avait pas fonctionné et que la liste secrète des informateurs fichés n’avait finalement jamais circulé.

Cependant, deux ans plus tard, des documents de police obtenus par notre Bureau d’enquête montrent que la brèche était d’une tout autre ampleur:

► Non seulement une liste a été volée, mais aussi des fiches complètes des sources confidentielles actives (1500 personnes) et inactives (10 500 personnes), incluant noms, photo, numéro d’agent source et le nom du policier contrôleur.

► Toutes les informations que ces sources confidentielles avaient transmises à la police ont aussi été volées.

► Des fiches explicatives sur des projets d’enquêtes policières en cours ont été dérobées.

► La mafia italienne connaissait le nombre exact d’informateurs (123) dans ses rangs.

► Au moins un fichier d’une source policière s’est retrouvé dans les mains de deux mafiosi.

Ces nouvelles informations et d’autres détails viennent contredire les déclarations rassurantes que le chef Marc Parent avait faites aux Montréalais après l’annonce de la brèche. À l’époque, la police avait dit que l’information n’avait pas circulé, précisant en coulisse que le contenu de l’ordinateur portable de Davidson était crypté et donc inaccessible.

La police maintient à ce jour que la liste complète des informateurs n’a pas circulé.

Stockage à Chypre ?

Toutefois, nous avons aussi appris qu’une semaine avant son arrestation, en octobre 2011, Davidson avait ouvert un nouveau compte sur Uploading.com, un site web de stockage de données.

Ce site possède ses serveurs dans la ville de Limassol, à Chypre. On ignore si la taupe y avait téléchargé des données policières ultra­secrètes du SPVM.

Davidson avait informé ses interlocuteurs dans le milieu du crime organisé italien que la SPVM avait 123 sources confidentielles, fichées et rémunérées, qui alimentaient le SPVM sur les activités de la mafia montréalaise.

Davidson leur a donné un échantillon de quatre sources fichées dans le but de vendre sa liste en entier pour 1 M$.

Un chef de la mafia montréalaise a par la suite dit à un de ses lieutenants – alors que tous deux faisaient l’objet d’une enquête – qu’ils avaient «123 rats» dans leurs rangs.

Multiples copies

Même si la police avait récupéré un ordinateur portable et deux clés USB, Davidson avait fait de multiples copies de ses données policières secrètes volées.

Comme cette fuite aurait pu avoir des conséquences dangereuses pour la vie des informateurs concernés, Davidson faisait face à des accusations de méfait mettant la vie de personnes en danger. Il était passible d’emprisonnement à perpétuité.

— Avec la collaboration de Félix Séguin, bureau d'enquête

CE QUE LA POLICE SAVAIT SUR LA FUITE DAVIDSON ET QUAND ELLE L’A APPRIS
Les milieux du crime organisé savaient que des données secrètes sur des sources confidentiel­les de la police de Montréal étaient à vendre au marché noir au moins six mois avant l’arresta­tion de Davidson, selon des documents policiers obtenus par notre Bureau d’enquête. Le SPVM avait des informations sur la possible implication de Ian Davidson aussi tôt que le 21 mars 2011, mais, pour des raisons qui ne sont pas claires, ils ont attendu six mois avant d’examiner son ancien ordinateur de bureau au poste de police.
21 mars 2011
Le sgt-dét. Philippe Paul est informé par une source confidentielle qu’il y aura une réunion au bureau de l’avocat criminaliste Claude Olivier. On dit au policier qu’un individu aurait des informations qui pourrait faire acquitter le mafieux Tony Mucci. L’individu chercherait à obtenir 1 M$ pour ses informations.
21 mars 2011
Ian Davidson est vu dans les bureaux de Me Olivier quelques minutes avant que Tony Mucci et un deuxième homme ne quittent le même immeuble.
5 avril 2011
Le SPVM apprend que le mafieux Moreno Gallo et un deuxième homme de L’Île-Bizard ont en leur possession des documents policiers montrant le logo de la Ville de Montréal, une photo d’une source policière, le nom du policier contrôleur de cette source. D’autres informations ont été transmises verbalement, soit le numéro de la source confidentielle fichée. (M. Gallo a été depuis assassiné au Mexique.)
16 - 23 mai 2011
Joe DeVito, un chef mafieux qui était à ce moment-là incarcéré à la prison de Donnacona, près de Québec (en possession d’un cellulaire illégal en cellule), est informé par Alessandro Succapane (un autre mafieux) que la police de Montréal avait «123 rats» qui lui donnaient des informations sur la mafia. Succapane a partagé ça avec DeVito par des messages textes. (L’empoisonnement mortel au cyanure de DeVito en prison fait présentement l’objet d’une enquête.)
Succapane mentionne avoir aussi en sa possession des documents policiers où il est question d’informations transmises par «ces rats» et du montant d’argent les informa­teurs ont reçu.
12 septembre 2011
Des policiers du SPVM (les sgts-dét. Philip­pe Paul et Alain Gaudreault) rencontrent le mafieux Tony Mucci à sa résidence de Boucherville pour l’aviser qu’il est la cible d’un complot de meurtre.
Durant la rencontre, Mucci déclare aux policiers qu’il y aurait une grande fuite à l’intérieur du SPVM qui aurait l’effet d’une «bombe atomique» si elle se trouvait entre les mains du crime organisé. Mucci, qui est devant les tribunaux pour des accusations de possession d’armes illégales, se dit prêt à donner des détails qui permettraient de colmater cette brèche en échange d’une accusation qui n’impliquerait pas de peine d’emprisonnement, selon les documents.
12 septembre 2011
Un autre informateur de police mentionne au sgt-dét. Nic Milano qu’un individu tente de vendre des informations privilégiées sur l’identité des sources policières aux motards criminalisés, au crime organisé italien, au crime organisé asiatique et aux membres du Gang de l’Ouest, le crime organisé des Irlandais de Montréal.
19 septembre 2011
Le caporal Alain Richer saisit l’ordinateur de bureau de Davidson au SPVM, un IBM Think Center, numéro de série LKNTN67.
22 septembre 2011
L’analyse de cet ordinateur IBM révèle que la liste complète de toutes les sources actives du SPVM avait été copiée dans un dossier temporaire sur un site internet. Davidson a réussi à subtiliser les informations à ses collègues avant de prendre sa retraite, le 28 janvier 2011.
29 septembre 2011
Ian Davidson rend visite au policier en retrai­te Jean-Guy Cadieux à sa maison de Pointe-Claire. Il entre dans la maison et en ressort avec une mallette noire contenant un ordinateur portable, qui sera ensuite saisi par la police plus tard ce jour-là.
8 octobre 2011
Ian Davidson et son épouse, Nathalie Demone, sont arrê­tés à l’aéroport de Montréal. Mme Demone n’a pas été accu­sée dans cette affaire.
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