/news/politics
Navigation

Lettre à «mon patron» Yves Bolduc: un enseignant se vide le cœur

Yves Bolduc
Photo Simon Clark

Coup d'oeil sur cet article

Un «enseignant désabusé» a profité lundi matin de la présence de son «patron» Yves Bolduc à une distribution de denrées pour l’interpeller, dans une lettre coup-de-poing remise en main propre, sur la «basse besogne» qu’il a entreprise dans le milieu de l’éducation tout en le traitant d’hypocrite et d’incompétent.

Dans sa lettre, Mathieu Bernière, enseignant à la commission scolaire des Premières seigneuries, dénonce, comme plusieurs l’ont déjà fait, diverses réformes mises de l’avant par le ministre Bolduc. Ce dernier a récemment suggéré des rationalisations dans les commissions scolaires, l’intégration sans compensation des élèves en difficulté dans les classes régulières, l’augmentation de la tâche des enseignants et le rehaussement du ratio d’élèves par classe.

La question centrale que pose M. Bernière est à savoir comment le ministre «a réussi à [se] convaincre qu’on pouvait réellement favoriser la prochaine génération en la privant de ressources»? Il souligne que, selon lui, ce sont les enseignants qui devront «pallier» ces «inévitables sacrifices». «À combien alors devrait se payer notre expertise dans l’art de camoufler vos coupes?»

Yves Bolduc
Yves Bolduc
Photo Pierre-Olivier Fortin

«Hypocrisie»

Il ne conçoit pas qu’un ministre de l’Éducation puisse commander de telles coupes. «À combien se négocie votre hypocrisie, au fond de votre conscience muette?»

M. Bernière craint que le temps ne finisse par faire oublier ces réformes lancées coup sur coup ces dernières semaines. «Ceux qui essaieront de dénoncer votre incompétence auront trop de difficulté à suivre le rythme, tandis que les autres s’en lasseront», écrit-il.

«Méprisable marionnette»

Mais lui, promet ne pas oublier. «Vous resterez à mes yeux, [...] aussi longtemps que je [...] m’évertuerai à façonner tête par tête un monde meilleur, la méprisable marionnette de M. le premier ministre [Philippe] Couillard, lui-même le disciple servile d’une idéologie élitiste et mercantile.»

«Pour le mieux», dit Bolduc

En mêlée de presse, le ministre Bolduc reconnaît que «l’enseignant, c’est le facteur le plus important pour la réussite scolaire» et qu’il reste «du travail à faire» pour «valoriser» la profession. Il réitère la «bonne foi» du gouvernement, sa volonté de travailler avec les enseignants en cette année de négociations que sera 2015, une année qu’il anticipe néanmoins «difficile», «cruciale» et «charnière».

«Y’a des changements importants qu’on va faire au niveau du système d’éducation qui vont être pour le mieux. On veut améliorer la réussite, on veut améliorer le fonctionnement de la classe, l’école, on veut décentraliser, dit M. Bolduc. On veut le faire avec les enseignants» qui sont des gens «qu’on apprécie énormément». Il répète que le gouvernement libéral est soumis à la quadrature du cercle en ces temps économiquement difficiles afin de «protéger» à la fois le contribuable et les systèmes d’éducation et de santé publics.

Mathieu Bernière
Yves Bolduc
Photo courtoisie

 

CONTENU INTÉGRAL DE LA LETTRE DE MATHIEU BERNIÈRE

Lettre au ministre de l’Éducation (mon patron),

C’est par acquis de conscience, et bien humblement que je vous pose ces quelques questions, avec toutefois la certitude réaliste que vous n’y répondrez pas. Après tout, en quoi vos qualités de ministre vous permettent-elles de répondre aux questions fondamentales de l’éducation? On se le demande, car vos grands remaniements à venir soulèvent en partant cette importante interrogation : Quelle était donc jusque-là la place de la salle de classe si vous comptez en faire bientôt «le point central du système d’éducation»?

Alors voilà, l’enseignant désabusé que je suis sollicite votre autorité en la matière pour mieux comprendre les grands enjeux de l’éducation :

Dites-moi, M. le ministre de l’Éducation, comment bien faire mon travail.
Dites-moi comment on enseigne à 30 jeunes, différents, dans leurs valeurs, leurs moyens, leurs ambitions, leurs origines et leurs problèmes. Qui n’ont pas choisi d’être là, dont les intérêts diffèrent, mais que tout peut distraire.
Dites-moi comment on les convainc de la pertinence d’être éduqué et instruit, surtout quand leur propre parent, voire la société, laisse souvent entendre le contraire.
Dites-moi comment on les comprend, comment on s’adapte à eux. Comment on peut les aider. Dites-moi combien de temps faut-il prendre pour les aider à grandir, à se découvrir aussi admirables et uniques qu’ils peuvent l’être.
Dites-moi comment on enseigne à 30 adultes en devenir, prêts à suivre ou à contester.
Dites-moi ce qu’il faut pour que nos jeunes puissent faire face au destin que nous leur imposons égocentriquement aujourd’hui.
Dites-moi combien ça vaut. Dites-le-moi. En chiffre si vous voulez.
Dites-moi comment on en fait de futurs citoyens instruits et consciencieux. Responsables. Critiques. Ouverts et empathiques. Dites-moi comment rendre meilleure notre société.
Dites-moi ce que vous voulez faire avec les enfants du Québec, au-delà des chiffres, des statistiques et de l’économie.
Et s’il vous plaît, dites-moi aussi comment convaincre la population de l’importance d’être éduqués et correctement instruits, tous ensemble. Je croyais que c’était votre responsabilité, mais j’ai de plus en plus l’impression que cette tâche me revient.

Et essayez de me répondre honnêtement: croyez-vous les enseignants si doués et dévoués qu’ils sauront trouver le moyen de pallier vos inévitables sacrifices? À combien alors devrait se payer notre expertise dans l’art de camoufler vos coupes? Quel rôle devons-nous finalement jouer, dans notre société, quand on nous témoigne si grande estime, mais si peu de respect?

Je me demande, enfin, à combien se négocie votre hypocrisie, au fond de votre conscience muette? Comment avez-vous réussi à vous convaincre qu’on pouvait réellement favoriser la prochaine génération en la privant de ressources? Avez-vous cru un seul instant que vous pourriez accomplir cette  basse besogne noblement?

Le temps, M. le Ministre. Répondez-moi le temps. Car vous le savez trop bien : demain est un autre jour. Vos prochaines erreurs effaceront les dernières, et ceux qui essaieront de dénoncer votre incompétence auront trop de difficulté à suivre le rythme, tandis que les autres s’en lasseront. Le temps finit toujours par distraire. Il vous permettra de vous en sortir, de continuer votre carrière, peu importe où elle vous mènera, peu importe ce que vous laisserez derrière vous. Le temps que vous gagnez, et que nous perdons.

Cependant, je vous l’affirme, et je vous le jure, moi, je ne vous oublierai pas. Vous resterez à mes yeux, aussi longtemps que je vivrai, aussi longtemps que je me respecterai et m’évertuerai à façonner tête par tête un monde meilleur, la méprisable marionnette de M. le premier ministre Couillard. Lui-même le disciple servile d’une idéologie élitiste et mercantile.

Mathieu Bernière
Un enseignant parmi d’autres