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Santé Canada doit approuver le RU-486

Santé Canada doit approuver le RU-486

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La célèbre pilule abortive RU-486, ou Mefigyne, son nom commercial,  est disponible dans 60 pays, dont la France, où elle a été inventée, la Suisse, la Grande-Bretagne, tous les pays scandinaves, l’Allemagne, l’Autriche, les États-Unis, l’Italie, l’Espagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, Israël et même en Tunisie, un pays musulman.

Mais pas au Canada.

Mon père, un ancien soldat, aurait ainsi commenté cette étrange situation: «C’est comme le gars dans le régiment qui est certain d’être le seul à avoir le pas».

En France depuis 1988

Même si le RU-486 fait partie de la liste des médicaments essentiels suggérés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le gouvernement canadien n’arrive pas à décider si le mifépristone, son nom scientifique,  est assez sécuritaire pour être prescrit aux femmes canadiennes.

Normalement, la gestation de l’approbation d’un médicament par Santé Canada prend neuf mois, environ. La demande d’homologation présentement à l’étude remonte à décembre 2012.  De premiers essais cliniques avaient commencé en juin 2000, mais avaient été interrompus l’année suivante quand une femme est décédée de complications résultant d'une infection. 

Tous les médicaments, même l’aspirine, comportent des risques. L’avortement traditionnel n’est pas sans danger non plus. 

Une décision favorable serait, croit-on, rendue d’ici peu. Mais les médias annonçaient la même nouvelle l’an dernier à pareille date. Je ne retiendrai pas mon souffle.

Même quand on vit à -30C six mois par année, une telle frilosité semble excessive. Difficile de ne pas croire qu’il y a anguille sous roche.

Pourquoi ce retard?

Je comprends que des pays catholiques comme la Pologne et l’Irlande, dont les lois en matière d’avortement sont très strictes, refusent d’approuver le RU-486. Mais je m’explique mal pourquoi le Canada, le pays le plus libéral au monde en la matière, avec la Chine et la Corée du Nord, tarde tant à le faire.

Le gouvernement conservateur, déjà malheureux face au vide législatif sur l’avortement et impuissant à y changer quelque chose, aurait-il demandé à Santé Canada de mettre la pédale douce sur l’approbation de la pilule abortive? Ce n’est pas farfelu de l’évoquer.  

Il doit bien y avoir parmi les rangs conservateurs des députés qui croient, à l’instar des mouvements pro-vie américains, que le RU-486 est un «pesticide humain» qui doit être interdit à tout prix.

J’ai peine à croire la ministre de la Santé Rona Ambrose quand elle dit que la décision appartient aux seuls scientifiques de Santé Canada. On ne saura jamais la raison de cet interminable délai, car le processus réglementaire canadien est protégé par le secret le plus opaque.  

Si jamais Santé Canada refusait d’homologuer le RU-486, l’organisme ne serait pas tenu d’expliquer sa décision, contrairement à la Food and Drug Administration américaine. 

Fausse route

Pourtant, les opposants à l’avortement devraient au moins se réjouir du fait que la pilule abortive peut être utilisée au tout début de la grossesse, avant que le cœur ne se mette à battre dans l’embryon, alors qu'il n'est encore qu’un amas de cellules microscopiques, alors qu’il faut attendre six à sept semaines pour un avortement par aspiration.

À ce stade, l’embryon est visible à l’œil nu.

D’autre part, ceux qui, comme moi, sont horrifiés du fait qu’il n’y a aucune limite de temps pour avorter au Canada croient que le RU-486, qui ne peut être utilisé au-delà de neuf semaines de grossesse, permettrait d’éviter un certain nombre d’avortements tardifs non médicalement justifiables.

Car ils existent, mais le sujet est tabou.  

Enfin, partout où le RU-486 est offert, le nombre d’avortements n’a pas augmenté. Ce qui a changé, c’est la méthode: plus simple, plus sécuritaire, moins coûteuse.

Une nouvelle menace

Je ressens un gros malaise face aux taux élevés d'avortements dans les sociétés riches et instruites, je ne m'en suis jamais cachée. J’aimerais mieux vivre dans un monde idéal où le tiers des grossesses ne se terminent pas par un avortement, où les quelques grossesses accidentelles se traduiraient en gestes d’adoption, mais le droit d’avorter en toute sécurité appartient aux femmes. Il ne peut y avoir de recul à ce sujet: c’est une question de santé publique.

Cinquante mille femmes meurent lors d’avortements clandestins dans le monde chaque année, selon l’OMS.

En pharmacologie, comme dans tous les domaines, internet impose de nouvelles réalités. De fausses pilules abortives, souvent dangereuses, y sont vendues sans aucun contrôle, alors que la prise de ce médicament doit se faire sous stricte supervision médicale.

Continuer d’interdire le RU-486 au Canada devient plus dangereux pour la santé des femmes que de l’approuver. Comme le souligne Isabelle Maher dans son texte en page 12 du Journal, seulement 16 % des hôpitaux canadiens offrent des procédures d’avortement. Bien des femmes, surtout des jeunes, pourraient être tentées d’acheter des produits frelatés vendus en ligne.

Or, ingérer du RU-486 acheté sur internet, c’est l’équivalent chimique de s’avorter soi-même avec des aiguilles à tricoter.

L’attente a assez duré.

Que dis-je, la farce a assez duré.