/misc
Navigation

Quels balais contre le bordel informatique à Québec?

Coiteux, Asemblee Nationale,
SIMON CLARK / JOURNAL DE QUEBEC

Coup d'oeil sur cet article

2015 marquera-t-il le début du ménage dans le couteux et désastreux bordel informatique à Québec? Semble-t-il. Encore faudrait-il prendre les bons moyens pour les bons objectifs à l’égard des bons problèmes. Voilà qui exige un examen approfondi, public, ouvert et indépendant.

Rappelons d’abord ce qu’on désigne par « le bordel informatique à Québec ». En effet, la rubrique bordel informatique du Journal couvre bien des sujets, y compris des failles de sécurité, des bogues informatiques perturbateurs, des alertes au virus affectant autant organismes publics, entreprises commerciales que simples utilisateurs, comme vous et moi. « Bordel informatique à Québec » réfère à cette trop grande part des 3 milliards $ investis en informatique par Québec qui, finalement, ne servent qu’aux factures de surdépassements de couts ou à des systèmes inadéquats, dysfonctionnels ou carrément inutilisables.

Ce bordel-là, nous le subissons depuis des décennies. Mais ce n’est qu’en 2014 que tous les partis politiques – même les Libéraux au pouvoir actuellement – ont finalement affirmé la nécessité d’y mettre un terme.

Le débat se déplace donc sur les moyens nécessaires au ménage.

L’UPAC

Le commissaire Robert Lafrenière a annoncé que les contrats et dossiers d’informatique du gouvernement du Québec constitueront une des priorités de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) en 2015. Est-ce que cela aidera à faire le ménage? J’en doute. Et suis loin d’être le seul.

D’ailleurs, les informations qui filtrent des enquêtes en cours semblent le confirmer. Oui, il existe beaucoup de cas d’appels d’offres pipés en faveur d’un seul soumissionnaire, de surfacturations exorbitantes et de situations de conflits d’intérêts. Mais ils résulteraient moins d’activités de corruption, de collusion et de malversation que de manques d’expertise interne et de rigueur administrative des organismes publics concernés.

Certes, l’UPAC a un rôle indispensable à jouer. Mais à la marge. Car ce bordel n’est fondamentalement pas de nature criminelle ou frauduleuse. Plutôt, ce serait l’état de bordel qui ouvrirait des opportunités à la fripouille.

Mesures de gestion

Reconnaissant la nécessité d’agir, le président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, a énuméré dans une entrevue exclusive au Journal certaines mesures qu’il comptait prendre cette année :

·      remplacement de consultants externes par du personnel professionnel à l’interne;

·      ouverture des appels d’offres aux plus petits fournisseurs informatiques;

·      changement dans les modes de facturation;

·      audit des contrats du projet Sagir (dont le budget initial de 83 millions a explosé à plus d’un milliard) afin d’en tirer leçons et corrections à prendre;

·      ménage administratif au Centre des services partagés (CSPQ), gros donneur de contrats informatiques;

·      développement d’une meilleure compréhension et définition des besoins auxquels les projets informatiques doivent répondre.

Ces mesures sont-elles nécessaires? Sans aucun doute. Pourraient-elles apporter des améliorations significatives? Très probablement.

Est-ce que ces mesures élimineront le bordel informatique? Certainement pas.

Mesures nécessaires, mais insuffisantes, comme le veut la formule.

En fait, si on s’arrêtait à seulement ces mesures administratives, il existe même un risque très réel qu’elles résultent, au contraire, en une amplification du bordel informatique.

Bordel étendu

Les mesures annoncées par Martin Coiteux sont insuffisantes, premièrement parce qu’elles ne touchent que les organismes centraux de l’État québécois. Or, c’est l’ensemble des secteurs publics, parapublics et privés concernés qui a besoin d’un ménage.

Un bon exemple est le domaine des soins de santé. Ce dernier est complètement – et de plus en plus – traversé par de multiples réseaux informatiques publics et privés qui intègrent tout autant des organismes centraux (MSSS, RAMQ) qu’une fourmilière d’organismes publics régionaux ou locaux (CLSC, hôpitaux, universités, etc.) et d’établissements privés (cliniques, pharmacies, laboratoires). Déjà, certains patients et leurs proches ont eux-mêmes commencé à s’intégrer dans ce réseautage. Bientôt, nous serons des centaines de milliers, puis des millions à être branchés à ces réseaux à l’aide de nos ordinateurs, nos applications mobiles et divers appareils médicaux ou de surveillance.

Le bordel informatique québécois à éradiquer dépasse donc largement l’autorité d’un seul ministre ou ministère. Même aussi important que puisse être le Conseil du Trésor.

Ce XXIe siècle est celui du maillage informatique de plus en plus serré de tous les membres et composantes des sociétés. La lutte au bordel informatique constitue donc forcément un chantier de société.

Croire qu’il s’agit simplement d’une question de bonne gestion – interne de surcroit – est donc dangereuse illusion.

En effet, ne peut-on pas produire malbouffe, pacotilles, cigarettes ou autres produits nocifs avec efficience et économie? En informatique comme ailleurs, une gestion plus efficiente et moins couteuse n’engendre pas en elle-même de résultats, ni adéquats, ni socialement acceptables.

Bordel de formation professionnelle

Un résultat adéquat implique qu’on sache comment bien produire, pour commencer. Malheureusement, on y arrive encore que difficilement en informatique. Partout, dans tous les secteurs, les ratages sont monnaie courante. Pas seulement parce que de nombreuses dimensions techniques sont loin d’avoir atteint leur maturité. Les causes sont nombreuses. Mentionnons-en ici deux, révélatrices.

Un : le métier informatique peut être défini comme l’art de traiter de l’information. Or aujourd’hui, une large part de la profession informatique – et des parts encore plus grandes de leurs directions et clientèles – ignore ce qu’est l’information. J’ai vérifié récemment avec le directeur d’un département d’informatique d’une université québécoise : aucun programme de premier cycle en informatique au Québec de comprendrait de cours obligatoire sur ce qu’est l’information. « On assume que nos étudiants le savent », a dit ce directeur. L’enseigne-t-on alors au niveau CEGEP? Il a avoué que non plus.

Bref au Québec, on forme des spécialistes, gestionnaires et clientèles de l’informatique à manier des objets dont on ne leur explique ni la nature ni les propriétés.

Deux : une part de plus en plus importante de l’informatique publique consiste à supporter des relations entre organisations et citoyens. À supporter leurs interactions sociales. Un bon embrayage entre informatique et social devient d’autant plus vital que nous devenons sans cesse plus dépendants des systèmes numériques et que les services publics (comme plusieurs privés) sont souvent en situation de monopole. Mais encore une fois, le directeur de département d’informatique m’a confirmé que les cours Informatique et Société qui avaient fait partie de trop peu de programmes de CÉGEP et universités ont désormais disparu des cours obligatoires.

Bref au Québec, alors qu’informatique et social deviennent plus entremêlés, les départements d’informatique forment moins à la dimension sociale du métier. Réciproquement, si en gestion et sciences sociales la formation informatique existe, elle demeure souvent superficielle.

Pourtant, une large part des dérapages informatiques bordéliques découlent justement de mécompréhensions de ce qu’est l’information et de l’embrayage entre informatique et social.

Voilà deux problèmes – parmi d’autres – qui dépassent encore l’autorité d’un Conseil du Trésor seul.

Bordel politique

Une production informatique tout autant adéquate que socialement acceptable exige même de prendre garde à une gestion qui se voudrait trop efficiente et peu couteuse. Elle exige de prendre tout particulièrement garde aux décisions abandonnées aux seules mains des hautes directions et des spécialistes.

Car trop de dérapages informatiques bordéliques ont précisément résulté de la concentration de pouvoirs de décisions entre les mains de technocrates. Précisément résulté du refus de prendre tous les couteux temps et moyens de travailler avec ceusses qui allaient quotidiennement utiliser le dispositif informatique projeté. Du refus de consulter ceusses dont les activités ou les vies allaient être soutenues, donc affectées, par ce dispositif.

La lutte pour la démocratie et contre la dérive technocratique relève mal du mandat d’un Conseil du Trésor.

Apprendre collectivement à nous informatiser

Après avoir gaspillé des milliards, après avoir du composer depuis des décennies avec des systèmes inutiles, dysfonctionnels ou inadéquats, il est temps de reconnaitre que ne savons pas comment nous informatiser. Et qu’il nous faut donc apprendre collectivement comment le faire beaucoup mieux à partir des leçons que nous pouvons tirer de nos erreurs et de celles d’autres ailleurs. Des leçons aussi des bons coups. Des leçons enfin de sciences et expériences diverses, y compris hors l’informatique.

Une commission d’enquête ou une commission d’étude sont des processus permettant de réaliser un tel exercice large et approfondi de réflexion collective publique.

Ces jours-ci, le terme « commission d’enquête » évoque plutôt une investigation d’allure judiciaire sur des pratiques plus ou moins illégale ou immorale : Commission Charbonneau sur les contrats publics dans la construction ou Commission Gomery sur le programme de commandites. Mais en réalité, une commission d’enquête, sans être dirigée par quelque juge, peut chercher simplement à comprendre et résoudre une question « qui a trait au bon gouvernement du Québec, sur la gestion de quelque partie des affaires publiques (...) ou sur quelque matière importante se rattachant (...) au bien-être de la population ». Songeons à la Commission Castonguay-Nepveu sur la santé et le bien-être social, la Commission April sur l’agriculture ou la Commission Parent sur l’enseignement.

Une commission d’étude, de son côté, peut prendre un caractère moins formel, mais être pareillement le moyen d’un exercice approfondi, public et indépendant. Songeons à la Commission Coulombe sur la gestion de la forêt publique.

 

L’important est que cet indispensable exercice éducatif et d’orientation soit public, indépendant, rigoureux, large et ouvert à tous les organisations, professions et individus susceptibles d’y contribuer. Ce que, manifestement, ne peut réaliser seul un ministère, même aussi responsable que puisse l’être le Conseil du Trésor.