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Djihadiste canadienne suivie à la trace

Le compte Twitter d’une Torontoise partie rejoindre l’État islamique révèle ses activités d’espionnage

SYRIA-CRISIS/
Photo REUTERS

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Une djihadiste de Toronto partie rejoindre le groupe armé État islamique a laissé sa trace tout le long de son parcours sur son compte Twitter... jusqu’en territoire ennemi, où elle faisait probablement de l’espionnage.

Une djihadiste de Toronto partie rejoindre le groupe armé État islamique a laissé sa trace tout le long de son parcours sur son compte Twitter... jusqu’en territoire ennemi, où elle faisait probablement de l’espionnage.

Un groupe canadien de surveillance du terrorisme, le Terrorism Research & Analysis Consortium (TRAC), a suivi ses déplacements au fil de ses entrées sur le réseau social, dont elle avait négligé de désactiver l’outil de géolocalisation.

Son périple l’a amenée de Toronto à Racca, un bastion de l’État islamique (EI) en Syrie, où elle a écrit un premier tweet le 8 décembre. Elle se serait ensuite rendue sur la ligne de front, à Kobané, puis chez l’ennemi.

Après une visite dans le bastion de l’EI à Mossoul, en Irak, elle s’est rendue à Alep, en Syrie, où elle a passé tout son temps dans des secteurs que contrôlent l’opposition syrienne et les Unités de protection du peuple kurdes, selon les données qu’a compilées le TRAC.

Le groupe de recherche suppose que la djihadiste, rebaptisée «L.A.», a pu faciliter les activités de renseignement du groupe armé chez l’ennemi.

«Vu l’information dont nous disposons, c’est une possibilité, dit Jeff Weyers, l’un des deux contributeurs à ce projet du TRAC, en entrevue avec notre Bureau d’enquête. Étant une femme, elle a pu se déplacer plus librement, vêtue d’une burqa.»

Une unité de l’EI, la brigade Al-Khansa, est composée surtout de femmes étrangères.

«Elles sont utilisées pour amasser de l’information et appliquer la charia auprès des femmes», explique Jeff Weyers.

Par exemple, les membres de la brigade peuvent accoster un individu en burqa pour vérifier qu’il s’agit bien d’une femme et non d’un homme qui tente de fuir sous un déguisement.

Selon un rapport récent, la brigade Al-Khansa manipule régulièrement des fusils d’assaut AK-47.

Premier cas de femme au front

Chose certaine, L.A. est loin de se contenter du rôle d’épouse de combattant, comme l’ont fait jusqu’ici la plupart des femmes parties rejoindre l’EI. La djihadiste torontoise «semble jouer un rôle très actif», écrivent les chercheurs du TRAC.

En fait, L.A. serait le premier cas prouvé de femme se trouvant directement sur le front avec les djihadistes.

«C’est vraiment peu commun et ça pourrait indiquer que l’EI est vraiment sous pression et doit avoir recours à de nouvelles stratégies», dit Jeff Weyers.

«L.A. a voyagé davantage dans le territoire de l’EI que tous les autres combattants suivis par géolocalisation», explique le TRAC.

Tout au long de son parcours, elle commente et diffuse de la propagande, dont une vidéo insoutenable présentant des décapitations de soldats ennemis dans le désert, dans un ruisseau de sang.

«Que Dieu bénisse ceux qui suivent Son chemin et qui meurent sur Son chemin», écrit-elle pendant son périple, en référence aux combattants de l’EI.

Le 25 décembre, elle s’est rendue directement sur le front à Kobané. L’EI commençait alors à essuyer de lourdes pertes à cause des frappes aériennes de la coalition et des combats avec les forces kurdes.

Elle commente alors ses interactions avec les combattants: «Ils ont toujours démontré le plus grand respect pour moi, en tant que sœur.»

À Racca, elle a émis son dernier tweet le 25 janvier, dit Jeff Weyers.

«On ne sait pas si elle est toujours là ou si elle a éteint son téléphone.»


Se radicaliser, tweet par tweet

Le Terrorism Research & Analysis Consortium (TRAC) se sert du compte Twitter de L.A. pour étudier comment les djihadistes en arrivent à se radicaliser.

Avant de partir, «elle a suivi et échangé avec plusieurs dizaines de combattants et de partisans du groupe État islamique», relayant de la propagande en appui au groupe armé, mentionne le groupe de recherche.

«Si le visionnement de propagande en soi ne suffit pas à déclarer qu’un individu s’est radicalisé, nous avons constaté que ceux qui diffusent ou utilisent ces images sont plus susceptibles de se faire embrigader», écrit le TRAC dans son article.

Les raisons pour lesquelles les femmes s’engagent auprès de l’État islamique (EI) ne sont pas différentes de celles qui poussent les hommes à le faire: les convictions religieuses, la volonté de contribuer à la grandeur du monde islamique et celle de «refaire sa vie».

Selon un rapport de l’organisme Institute for Strategic Dialog, plus de 500 femmes occidentales ont rejoint les forces de l’EI.

«Comme nous l’avons vu avec les attaques de Paris [...], l’habileté à répandre la terreur des combattants qui reviennent (dont des femmes) est une possibilité réelle.»

Dans son article, le TRAC évoque les informations de notre Bureau d’enquête sur les deux Montréalaises parties rejoindre l’État islamique, publiées le 23 janvier.

«Est-ce qu’elles auraient pu être interceptées plus tôt? s’interrogent les auteurs. Les parents, les écoles, les leaders religieux et les communautés doivent mieux comprendre la radicalisation pour la prévenir. La police ne peut tout simplement pas porter cette responsabilité à elle seule.»