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En français !

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Gerd Altmann - Pixabay

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Pour sortir du « bordel informatique », il est urgent qu’informaticiens, politiciens, entrepreneurs et citoyens puissent communiquer clairement entre eux.

Non, ce n’est pas du « French Tech » ayant impressionné Couillard dont je veux traiter ici. Je réponds plutôt à l’appel à tous que Pierre Bouchard, éditeur du site La Dose, a lancé en préparation de sa présentation « Du #PlanQC au #bordelinformatique : pourquoi les geeks et les politiciens sont-ils incapables de se comprendre? » au prochain  Web à Québec. Il m’a en effet publiquement demandé de lui donner mon avis.

Dialogues de sourds

Irrésistiblement, sa question me rappelle plusieurs anecdotes. Notamment, une réunion publique du conseil d’administration d’un (ex) centre régional de santé et services sociaux qui décidait au sujet d’un projet réseautage de ses établissements. Le chargé de projet était venu l’expliquer, non sans avouer sa difficulté à le vulgariser.

La période de questions fut révélatrice de cette incapacité à nous comprendre lorsque nous discutons informatique. Par exemple, une représentante d’une association de patients désirait savoir si cette mise en réseau compromettrait le droit des patients à consulter les professionnels de la santé de leur choix. Le directeur général a répondu que les accès aux informations sur les patients seraient sécurisés grâce à des cartes à microprocesseurs. Question et réponse n’avaient aucun rapport entre eux. Pourtant, aucune personne présente ne l’a souligné.

Au terme de la réunion, j’ai interrogé quelques membres du Conseil d’administration. Que comprenaient-ils du projet de réseautage sur lequel ils avaient voté. Ils m’ont tous répondu : pas grand-chose. Ils avaient seulement voté comme proposé par le directeur général.

Cette anecdote montre que la question « pourquoi les “geeks” et les politiciens sont-ils incapables de se comprendre? » porte sur un problème de communication réel, important et portant à conséquences. D’ailleurs, Bouchard réfère carrément au #bordelinformatique de l’informatique gouvernementale dans sa formulation.

Je propose ici quelques éléments de réponse. Sans avoir l’ambition d’épuiser toutes les dimensions de la question, tant les problèmes à résoudre sont nombreux : il me faudra d’ailleurs plusieurs semaines seulement pour en faire une liste commencée ici.

Les moyens au service des fins, pas le contraire

Bouchard pose une sous-question :

« Comment faire pour qu’enfin politique et gouvernance riment avec numérique ? »

Ma réponse : il ne faut surtout pas le faire!

C’est l’exacte question inverse qu’il faut plutôt se poser, à savoir :

Comment faire pour que numérique rime enfin avec politique et gouvernance?

En démocratie, c’est par le débat politique qu’une société et son État se donnent des objectifs et des priorités. Ensuite, il appartient à la classe politique de préciser, avec les parties civiles concernées et l’administration publique, ce dont on a besoin pour réaliser ces objectifs et priorités. Ces moyens à mettre en œuvre peuvent être de toute nature : économique, sociale, éducative, etc. Et parmi ces moyens, certains seront de nature numérique en effet. C’est surtout à partir de ce moment qu’il revient à la communauté informatique, experte de ce type de moyens, d’apporter sa contribution.

Cela fait bien 25 ans que Vérificateurs généraux, Contrôleurs des finances et autres autorités constatent des fiascos de projets informatiques lancés sans étude de besoins, sans discussion éclairée ni même objectif défini. Trop souvent, la fascination des moyens a passé avant la définition des fins. Ou la queue agitait le chien, comme disent les Anglos.

Les moyens numériques sont puissants. De plus en plus puissants. Mais on ne pourra pas en tirer bénéfices si ce sont ces moyens qui tiennent lieu de fins. Ou si ce sont des technocrates et fournisseurs informatiques qui dictent quoi faire à la société et à son État.

Basique : le numérique doit donc servir (rimer avec) politique et gouvernance. Pas l’inverse.

Et tout aussi basique : la communauté informatique doit savoir écouter, savoir se faire expliquer les besoins et les objectifs des institutions qu’elle veut servir.

Communication claire et simple

Voilà qui nous amène à une seconde sous-question posée par Bouchard :

« Qu’est-ce qui devrait être fait pour mieux faire comprendre ces enjeux complexes aux élus, à ceux qui les conseillent et aux fonctionnaires? »

Si s’agit de faire bien comprendre la complexité des enjeux (et en identifier des solutions), j’ai déjà écrit qu’un puissant moyen pédagogique collectif serait la tenue d’une enquête publique. Non pas de type judiciaire comme la Commission Charbonneau. Mais plutôt technique comme la Commission Coulombe sur la gestion de la forêt publique québécoise.

Cependant, comme l’illustre l’anecdote du début, il y a encore plus basique : il faut que la discussion sur l’informatique se déroule en français. Je veux dire dans un langage clair. Simple. Fiable. Vérifiable.

Les « geeks » auxquels réfère Bouchard doivent se dépouiller de leurs jargons. Et parler en français aux élus, aux experts, aux fonctionnaires, aux utilisateurs, aux personnes et populations concernées.

Surtout qu’une large part de ce jargon n’est pas technique, mais purement markéting. Certains emplois de ce mot « geeks », par exemple. Intéressant cette mode récente dans la communauté informatique d’employer « geeks » pour se désigner. Le terme évoque ces passionnés d’informatique plutôt cérébraux et excentriques qui peuplent les salles de classe, sous-sols, laboratoires ou services en soutien à l’entreprise. Alors qu’en fait, les « geeks » sont aujourd’hui entrepreneurs, hauts-dirigeants d’entreprises et même trônent en très bonne place dans le palmarès des plus grandes fortunes de la planète, Bill Gates en tête.

Est-ce si compliqué d’appeler les choses par leur nom? Plutôt que « geeks », dire « informaticiens », « communauté informatique » ou « industrie informatique », selon la réalité à laquelle on réfère? Car la communauté informatique veut-elle vraiment se faire comprendre ou surtout jeter de la poudre aux yeux?

Communication claire, débat ouvert, intelligence collective

L’exigence de communication va bien au-delà de l’abandon du jargon. Il faut arriver à présenter des dispositifs compliqués, inédits en des termes pertinents et compréhensibles à chacun des auditoires concernés. C’est un défi fort difficile. Mais il faut le relever. Non seulement pour communiquer, mais pour carrément réussir les projets d’informatisation.

Comme l’anecdote en ouverture l’illustre, la communauté informatique et la classe politique n’arriveront à se comprendre lorsque la population pourra aussi comprendre, et pourra aussi participer la discussion.

D’une part, parce que c’est dans la mesure où la population s’intéressera aux questions et enjeux liés à l’informatique que la classe politique n’aura d’autre choix de s’y intéresser elle-même.

D’autre part, parce qu’on peut difficilement réussir une informatisation sans impliquer les utilisateurs eux-mêmes ainsi que les diverses populations concernées.

Ce défi de la communication claire et simple repose sur les épaules de la communauté informatique en premier lieu, bien sûr. Mais aussi sur celles des politiciens, et des administrations publiques et entreprises, et des médias, et des organisations de la société civile, et du système d’éducation.

Il s’agit pour nos sociétés démocratiques d’un vaste, incontournable et indispensable chantier culturel et politique pour le XXIe siècle.

 

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