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Un acteur du scandale se cache au soleil

Retrouvé aux Antilles, ce Québécois aurait aidé un ex-cadre du CUSM à transférer une partie de son argent

Jean-Loup Mouret
Éric Yvan Lemay / JdeM

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ST-MARTIN, Antilles | Un Québécois qui en sait beaucoup sur les millions versés en pots-de-vin au CUSM se terre depuis des mois dans la petite île de St-Martin, dans les Antilles, où notre Bureau d’enquête l’a retracé.

ST-MARTIN, Antilles | Un Québécois qui en sait beaucoup sur les millions versés en pots-de-vin au CUSM se terre depuis des mois dans la petite île de St-Martin, dans les Antilles, où notre Bureau d’enquête l’a retrouvé.

Jean-Loup Mouret vit depuis mai 2014 dans une magnifique villa, dans la partie hollandaise de l’île.

Il a une vue imprenable du coucher de soleil sur l’eau turquoise de la mer des Caraïbes. De quoi rendre jaloux les contribuables québécois qui se les gèlent ici, eux qui vont inaugurer d’ici quelques semaines le nouveau Centre universitaire de santé McGill (CUSM) qui leur a coûté plus d’un milliard de dollars et pour lequel SNC-Lavalin est soupçonnée d’avoir versé 22,5 millions $ en pots-de-vin.

Notre Bureau d’enquête a tenté de joindre M. Mouret à de multiples reprises depuis un an et demi, mais il n’a jamais répondu à nos appels ou messages.

D’ailleurs, il a refusé de nous parler lorsque nous l’avons rencontré à St-Martin.

«Vous me faites chier», nous a-t-il lancé comme seule déclaration.

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

 

En nous apercevant, Jean-Loup Mouret a tenté de fuir à pied avant de rebrousser chemin et de se cacher la tête dans son auto. Il a par la suite forcé l’ouverture de la portière avant de filer en voiture.
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay
En nous apercevant, Jean-Loup Mouret a tenté de fuir à pied avant de rebrousser chemin et de se cacher la tête dans son auto. Il a par la suite forcé l’ouverture de la portière avant de filer en voiture.

 

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

 

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

 

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

Le fisc le cherche aussi

Depuis plus d’un an, Jean-Loup Mouret, un Québécois d’origine française, n’a pas remis les pieds au Québec, où Revenu Québec a pris des hypothèques légales de 217 147 $ contre lui et ses entreprises.

Ses déboires avec l’impôt ne l’empêchent pas de continuer à brasser des affaires à St-Martin et à l’extérieur de l’île. Une villa comme celle qu’il loue coûte entre 2000 $ et 3000 $US par mois. Lorsque nous l’avons rencontré, il roulait au volant d’une luxueuse Infiniti.

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

 

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

Paradis fiscal

Si des Québécois se rendent à St-Martin pour profiter du soleil durant l’hiver, Jean-Loup Mouret aurait plutôt opté pour l’île en raison des démêlés avec la justice de son ami et ancien partenaire d’affaires, Yanai Elbaz (voir autre texte).

Ce dernier, un ancien haut dirigeant du CUSM, est accusé d’avoir touché 11,25 millions $ en pots-de-vin de SNC-Lavalin pour l’octroi du contrat du nouvel hôpital au consortium dirigé par la firme de génie-conseil, le plus important scandale de corruption de l’histoire moderne du Canada.

Son enquête préliminaire, comme celle de six co-accusés, a débuté plus tôt cette semaine au palais de justice de Montréal.

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

 

Jean-Loup Mouret
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay

Qui est Jean-Loup Mouret

  • Citoyen canadien, il détient aussi la citoyenneté française. Il est né en France.
  • Il a brassé des affaires en France avant de s’installer au Québec.
  • 2002: Il achète trois immeubles à logement avec Yanai Elbaz par le biais de compagnies à numéro.
  • 2005 à 2011: Il décroche pour plus de cinq millions $ en contrats de construction au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) par l'entremise de ses compagnies Méga Développement et JS Développement. Yanai Elbaz occupe alors la direction des services techniques, puis de directeur du redéploiement au CUSM.
  • Décembre 2012: Son entreprise, Amteck, décroche un contrat de gré à gré au CUSM pour la fourniture de vêtements, bagages et produits de soins personnels.
  • Début 2013: Notre Bureau d’enquête révèle les liens étroits entre Elbaz et certains fournisseurs du CUSM, dont Jean-Loup Mouret. Une enquête interne est déclenchée.
  • Novembre 2013: Un rapport de vérification effectué par Price Waterhouse Cooper au CUSM est transmis à l’UPAC.

Sur les traces de l'argent

Yanai Elbaz
Photo d'archives
Yanai Elbaz

 

Avril 2010 à août 2011: 22,5 millions $ versés par SNC-Lavalin en Tunisie à une compagnie aux Bahamas. L’argent aurait par la suite été divisé en deux entre l’ancien directeur du CUSM, Arthur Porter, et son bras droit Yanai Elbaz (photo), selon l’enquête de l’UPAC.

Juillet 2010 et février 2011: La compagnie de Yanai Elbaz et son frère Yohann aux Bahamas, Pan Global Holding, transfère 2 M$ CAN et 2 M$ US dans un compte bancaire en Israël.

Mars 2012: Jean-Loup Mouret enregistre l’entreprise Tag Trade Co à Hong Kong. Il partage l’actionnariat moitié-moitié avec sa conjointe de l’époque, Iryna Janytska.

Mai à juillet 2012: 2,725 M$ sont transférés dans un compte de la Banque HSBC à Hong Kong au bénéfice de la compagnie Tag Trade Corp.

Juillet 2012: Jean-Loup Mouret enregistre le nom Tag cie au registre des entreprises du Québec.

6 septembre 2012: 1,25 M$ provenant d’Israël est transféré à la Banque HSBC de Hong Kong. Cette fois, l’argent est au bénéfice de Vulkan And Co HK Company.

Février 2013: Yanai Elbaz est accusé notamment de fraude et de complot dans le scandale des pots-de-vin au CUSM. On lui reproche d’avoir obtenu 11,25 M$ provenant de SNC-Lavalin.

Avril 2013: Le frère de Yanai Elbaz, Yohann Elbaz, est à son tour arrêté et accusé.

Mai 2013: Jean-Loup Mouret transfère ses actions de Tag Trade Co à Iryna Janytska.

Novembre 2013: Les actions de Tag Trade Corp sont cédées à SJM Company Ltd, une société basée aux Îles Vierges britanniques, un paradis fiscal reconnu.

Fin 2013 - début 2014: Jean-Loup Mouret quitte sa maison de L’Île-Bizard dans l’ouest de Montréal et déménage sur l’île de St-Martin dans les Caraïbes.

2015: Tag Trade Corp continue de brasser des affaires à partir de Shanghai. La majorité des clients affichés sur son site web sont québécois et ont des liens plus ou moins étroits avec Jean-Loup Mouret.

 

Brèves

St-Martin

Les banques posent peu de questions

Jean-Loup Mouret loue depuis quelques mois cette villa à St-Martin. La terrasse donne une vue imprenable sur la mer des Caraïbes.
Photo Le Journal de Montréal, Éric Yvan Lemay Jean-Loup Mouret loue depuis quelques mois cette villa à St-Martin. La terrasse donne une vue imprenable sur la mer des Caraïbes.

Jean-Loup Mouret a soigneusement planifié son départ du Québec, selon nos informations.

Il a d’abord fait quelques allers-retours avant de s’installer dans le complexe de condominiums sécurisé Aqua Marina situé à deux pas du terrain de golf et de l’aéroport.

En mai 2014, il a déménagé dans la villa du côté hollandais à une dizaine de minutes en voiture de son premier logement.

«C’est facile du côté hollandais de cacher des millions $. La banque ne demande pas d’où ça sort», a indiqué une de nos sources sur l’île.

St-Martin est considéré comme un paradis fiscal, au même titre que plusieurs îles des Antilles. Plusieurs succursales de banques canadiennes ont aussi pignon sur rue dans la partie hollandaise de la petite île.

Avec sa partenaire

Toujours selon nos informations, même si lui ne vient plus au Québec, Iryna Janytska fait la navette entre la villa et leur luxueuse résidence de L’Île-Bizard, dans l’ouest de Montréal.

Mme Janytska se trouvait à ses côtés à St-Martin lors de notre passage. Elle s’est caché le visage devant nos caméras.

Jean-Loup Mouret lui a d’ailleurs demandé d’appeler la police lorsqu’il a aperçu les représentants de notre Bureau d’enquête.

 

Corruption

Des millions envoyés à Hong Kong

Les millions empochés par Yanai Elbaz auraient été envoyés aux quatre coins du monde, selon les ordonnances de blocage obtenues dans le cadre de l’enquête Lauréat de l’Unité permanente anticorruption (UPAC).

Des comptes bancaires et des propriétés ont été bloqués aux Bahamas, en Suisse, en Israël et à Chypre, entre autres.

En 2012, alors que la police commençait à s’intéresser à Yanai Elbaz, quatre millions de dollars provenant de ses comptes bancaires en Israël ont été transférés à deux comptes de la Banque HSBC à Hong Kong.

Une tranche de 2,725 millions $ a été versée dans un compte au bénéfice de la compagnie Tag Trade Corp.

import-export

Notre Bureau d’enquête a découvert que cette dernière entreprise avait été enregistrée quelques mois plus tôt par Jean-Loup Mouret et sa conjointe de l’époque, Iryna Janytska.

Ces derniers avaient enregistré l’entreprise pour faire de l’import-export.

Il faut dire qu’Elbaz et Mouret se connaissent depuis plusieurs années. Mouret a décroché des millions $ en contrat au CUSM via ses compagnies Méga Développement, JS Développement et Amteck.

Tag Trade Corp continue de brasser des affaires, mais à partir de Shanghai.

 

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