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Le multiculturalisme est un suicide collectif

Djemila Benhabib trouve dangereuse la montée de l’intégrisme au Québec

Djemila Benhabib
Photo Le Journal de Montréal, Amélie St-Yves Rencontrée chez elle, l’auteure et militante Djemila Benhabib a raconté comment sa famille et elle ont fui l’Algérie.

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TROIS-RIVIÈRES | L’auteure et militante Djemila Benhabib redoute la montée de l’intégrisme religieux au Québec. Elle a dû se réfugier en France dans les années 90 après avoir vu sa famille être condamnée à mort par le Front islamique du djihad armé en Algérie. Elle craint de voir l’histoire se répéter, mais en pire, à l’ère où un jeune peut se radicaliser à partir de son ordinateur.

Votre famille et vous-même avez été condamnés à mort dans les années 90. Racontez-nous ce qui s’est passé.

Quand les islamistes ont pris le contrôle des municipalités, ils ont instrumentalisé les grands meetings et les prêches dans les mosquées. À la fin des prêches du vendredi, on balançait des noms de personnes à assassiner. Dans mon quartier, on était souvent nommés.

Mes deux parents étaient des personnalités publiques et connues qui travaillaient à l’Université d’Oran. Un jour, ils ont reçu une lettre du Front islamique du djihad armé où il était écrit «Famille Benhabib». On nous annonçait qu’on était condamnés à mort.

De quoi aviez-vous peur à cette époque ?

Ce que je craignais le plus, c’était d’être violée et torturée. Les islamistes à ce moment-là violaient les femmes. Ils ne voulaient pas qu’assassiner les personnes, mais aussi les faire souffrir. On taillait leurs orteils, on leur coupait la langue... Je n’avais pas tant peur de mourir que du viol et de la torture.

Nous nous sommes réfugiés en France en 1994. Il fallait continuer à vivre. Je voulais finir mon bac.

En 2015, qu’est-ce qui peut attirer un jeune Québécois à vouloir partir en Syrie, selon vous ?

Certains jeunes sont indignés contre le système, contre leur environnement immédiat et lointain. Ça veut dire qu’ils sont contre l’Occident de façon générale. Après, il leur faut une cause, une motivation idéologique. Les jeunes ont soif de justice, et les islamistes disent rétablir une justice pour les musulmans historiquement bafoués par le colonialisme. Ce discours touche certains jeunes.

Est-ce que la vague intégriste est plus menaçante à cause d’internet ?

Absolument. Avant, un jeune occidental devait faire des démarches pour découvrir le monde du djihad. Maintenant, avec un simple clic, ce monde-là s’offre à nous. Le chemin pour y arriver s’est drôlement raccourci. N’importe qui peut faire cette démarche, ou bien tomber là-dessus par hasard. L’internet joue un rôle extrêmement important.

Les Québécois sont-ils naïfs de penser qu’on peut harmoniser différentes religions dans un même milieu ?

Les Québécois ne sont pas naïfs. Ils travaillent sur le mode de la transparence. L’autre est toujours de bonne foi au Québec. Je me sens à l’aise avec cela. Cela fait de nous des gens simples. Par ailleurs, ça ne nous permet pas de composer avec les islamistes puisqu’eux ne sont pas comme ça.

On se retrouve à devoir détecter le mensonge, la dissimulation, la ruse. On doit être vifs. Ça se développe avec les années, avec l’expérience et l’expertise.

Peut-être qu’on n’arrive pas encore à mettre des mots sur le malaise, mais on a l’intelligence pour le capter. Tant mieux si on a développé cette façon de nous protéger.

Croyez-vous au multiculturalisme ?

Le multiculturalisme est un suicide collectif. Dans un pays, il nous faut une langue, des valeurs et des principes communs. C’est fondamental dans une société. Dire à une femme qu’elle va pouvoir vivre au Québec comme au Pakistan, c’est lui mentir, lui manquer de respect.

À la suite des attentats terroristes survenus dans les derniers mois, on pourrait penser que la Charte de la laïcité du PQ aurait plus d’appuis en 2015 qu’en 2014. Que pourrait-on ajuster si on voulait présenter de nouveau ce projet ?

Le problème de la séparation des pouvoirs politiques et religieux ne sera jamais clos. Le projet de la charte est fondamentalement bon. Par contre, il était trop ambitieux. C’était insensé. Il fallait réduire le champ d’application dès le départ. Il n’y a pas un pays dans le monde qui a réussi une démarche aussi ambitieuse en très très peu de temps. La laïcité, c’est un processus cumulatif, ça doit se faire à petits pas.

Djemila Benhabib
Photo Amélie St-Yves

Enseignante engagée

Djemila Benhabib enseigne la géopolitique à l’Université du Québec à Trois-Rivières et à l’Université Laval. Elle alimente régulièrement son blogue et travaille sur différents projets d’écriture. Un retour éventuel à la politique ne fait pas partie de ses préoccupations immédiates.

Un père féministe

La chance inouïe que j’ai eue dans la vie, c’est d’avoir des parents féministes, mais surtout un père féministe. J’ai été élevée exactement de la même façon que mon frère. Jamais on ne m’a fait sentir que mon sexe allait être un obstacle pour mon épanouissement.

Malgré le conservatisme social qui existait dans le pays où j’ai grandi, je ne portais pas le voile. Je courais dans les rues, je grimpais dans les arbres, je faisais du patin, du vélo en shorts alors que j’avais 15 ans. J’avais toujours les genoux écorchés.  Mes parents m’ont élevée dans le respect de soi et dans le respect de l’autre. Ma fille Frida,  je l’élève comme cela, sans trop me poser de questions.

 

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