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L’ecstasy pour traiter les militaires ébranlés

Des patients atteints de stress post-traumatique reçoivent des traitements expérimentaux

L’ecstasy pour traiter les militaires ébranlés
Photo courtoisie

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Reconnu pour ses effets néfastes sur le cerveau, l’ecstasy pourrait pourtant un jour aider à traiter le stress post-traumatique. C’est du moins ce qu’avance un mouvement scientifique controversé provenant des États-Unis et qui trouve maintenant des échos de ce côté de la frontière.

Reconnu pour ses effets néfastes sur le cerveau, l’ecstasy pourrait pourtant un jour aider à traiter le stress post-traumatique. C’est du moins ce qu’avance un mouvement scientifique controversé provenant des États-Unis et qui trouve maintenant des échos de ce côté de la frontière.

«Ecstasy, le mot fait peur, confie un ancien Casque bleu. C’est une drogue fuckée ben raide, mais si ça peut aider tant mieux! J’en connais tellement qui ne sont pas capables de traiter leur choc post-traumatique», raconte l’ex-sergent Daniel Lafontaine, qui souffre lui-même du syndrome de stress post-traumatique (SSPT).

Certains scientifiques affirment qu’il est possible d’atténuer ce trouble avec le MDMA, la molécule présente dans les comprimés d’ecstasy.

Accessible d’ici 5 ans

«Oui, ça marche, les résultats sont très impressionnants. Le MDMA change leur réaction face à leur passé», affirme Mark Haden, professeur à l’École de santé publique de l’université de Colombie-Britannique. Il est aussi directeur du MAPS, un groupe de scientifiques qui défend le pouvoir thérapeutique des drogues psychédéliques.

Fondé en 1986, le MAPS mène en ce moment une étude sur le MDMA autorisée par Santé Canada auprès de 12 personnes souffrant du SSPT chez nous.

«Jusqu’ici, quatre patients ont été traités au MDMA. Nous avons des centaines de demandes. Notre objectif est de rendre accessible le MDMA pour des fins thérapeutiques d’ici cinq ans», explique-t-il.

Drogue pure

Le traitement offert est accompagné d’une thérapie cognitivo-comportementale au cours de laquelle le patient reçoit de petites quantités pures de MDMA. Et qui n’ont rien à voir avec l’ecstasy que l’on retrouve sur le marché noir, souvent coupé avec d’autres substances.

Selon ce qu’avance le MAPS, l’efficacité du MDMA est attribuable à sa capacité de libérer des souvenirs piégés, de rendre accessibles des états émotionnels pour le traitement psychologique et produire une sensation d’apaisement pendant que le patient relate le traumatisme.

Le risque de la dépendance

Plus de 10 ans après son retour de Bosnie, Daniel Lafontaine (à gauche) a développé un SSPT.
Photo courtoisie
Plus de 10 ans après son retour de Bosnie, Daniel Lafontaine (à gauche) a développé un SSPT.

Au Québec, les scientifiques sont très méfiants à l’égard de l’usage thérapeutique du MDMA qu’ils jugent encore en phase trop expérimentale.

«C’est encore trop tôt», tranche Stéphane Guay, directeur au Centre d’étude sur le trauma de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

«Le danger est d’induire un problème de consommation, prévient-il. Trop de gens s’automédicamentent, soit de 30 % à 40 % des gens qui souffrent d’un SSPT, ce sont souvent des hommes, des policiers, des militaires.

«Dans 73 % à 95 % des cas, ils vont développer un trouble de comorbidité», explique-t-il.

 


Des risques de « bombe à retardement... »

Dépister et traiter les militaires souffrant du syndrome de stress post-traumatique est urgent, plaide Daniel Lafontaine. Avec le retour de quelque 40 000 soldats d’Afghanistan ces dernières années, ce Casque bleu à la retraite prédit un «raz-de-marée» de suicides.

Et c’est sans parler des incidents causés par des militaires déséquilibrés par leurs expériences troublantes en zone de conflits.

«On n’en parle pas, des anciens combattants. Il y en a d’autres qui vont se retrouver ici devant vous, monsieur le juge», a d’ailleurs lancé en pleine Cour l’ex-militaire Steve Kane, en début de semaine.

Souffrant de choc post-traumatique après une mission en Bosnie, ce dernier venait de s’avouer coupable d’une tentative de vol à la dynamite, de menaces envers Stephen Harper et de multiples appels à la bombe.

Une simple mouche

C’est aussi en Bosnie que l’ex-sergent Daniel Lafontaine a été exposé à des scènes qui ont finalement fait chavirer sa vie.

Aujourd’hui, une simple mouche peut raviver pour lui toute l’horreur de la guerre et les symptômes de stress post-traumatique.

«Les mouches, c’est tout ce qui bougeait quand on arrivait dans un village. Tout le reste était mort... Des morts, j’en ai vu: 30, 40, 50, je ne les ai pas comptés», raconte cet ancien Casque bleu qui a dû quitter les Forces armées canadiennes en 2003, à l’âge de 39 ans.

«C’était tout le côté inhumain. L’odeur de la mort. Le goût, toujours ce goût métallique sur la langue qui ne part pas», décrit-il.

Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que les premiers signes sont apparus.

Descente aux enfers

«J’étais agressif, je faisais des cauchemars, les enfants m’entendaient crier dans mon sommeil, je me réveillais trempé en lavette, je ne comprenais plus rien», poursuit-il.

Entre 2007 et 2009, Daniel Lafontaine vit une véritable descente aux enfers. Lui qui s’était lancé à corps perdu dans son travail de courtier immobilier perd tout. Il fait une tentative de suicide.

«Certains d’entre nous ont vu un frère d’armes sauter sur une mine. Personne ne le vit pareil. Il y en a qui vont noyer leur mal dans l’alcool, la drogue, le sexe, moi, c’était le travail», confie-t-il.

M. Lafontaine est maintenant suivi par la Clinique de traumatisme lié au stress opérationnel (TSO) de Loretteville où il a entrepris une psychothérapie. Il a mis deux ans avant de trouver une médication qui lui convenait.

D’autres militaires cherchent encore comment venir à bout de leurs démons, déplore-t-il.

«C’est une bombe à retardement. Plus tu attends, plus c’est long t’en remettre. Avec l’Afghanistan... il faut nous préparer à un raz-de-marée de suicides», prévient-il.

 

Qu’est-ce que le MDMA ?

L’ecstasy pour traiter les militaires ébranlés
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Effets: empathie, désinhibition, énergie, exacerbation des sens, sensation de bonheur et d’euphorie

Dangers: effets néfastes sur des cellules nerveuses, maladies dégénératives du système nerveux central, accélérations et arythmies cardiaques, hypertension artérielle et divers troubles cardiovasculaires. On observe également des problèmes de foie, de rein et des dépressions.

  • Le méthylènedioxy-n-méthylamphétamine est une molécule aussi appelée ecstasy
  • Synthétisée par les laboratoires Merck en 1914, elle est utilisée pendant la Première Guerre mondiale par les soldats allemands pour atténuer la fatigue, la faim et leur redonner le moral
  • Dans les années 50, les États-Unis tenteront de s’en servir à des fins militaires pour les interrogatoires
  • Hausse de la consommation durant les années 90 avec l’avènement des raves
  • Sur le marché noir, un comprimé d’ecstasy ne contient pas toujours du MDMA. On le coupe avec d’autres substances: LSD, PCP, kétamine, caféine, aspirine et parfois même de l’amidon, des détergents et du savon.
 

Les militaires davantage exposés au stress post-traumatique

14 % des militaires canadiens déployés en Afghanistan entre 2001 et 2008 ont été diagnostiqués avec un trouble mental

12 fois plus de risques d’avoir des pensées suicidaires

40 000 militaires y ont participé en plus de 12 ans

36 fois plus de tentatives de suicide

Source: The Canadian Journal of Psychiatry-Alain Brunet, 2014 / Zamorski-Boulos, 2013

 
 
 

Brèves

Des experts d’ici ne sont pas contre

Jean-Sébastien Fallu

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«Le MDMA est peut-être la voie de l’avenir, il ne faudrait pas se priver d’un potentiel intéressant. J’y crois à cause de ses effets connus. Il favorise la confiance, il inverse la peur et accélère le processus de détachement. Oui, il y a des risques; la molécule peut affecter la transmission de sérotonine dans le cerveau, ce qui n’est pas rien. Les scientifiques qui militent pour ce type de traitement sont excentriques, mais rigoureux dans leurs démarches. Il faut être prudents et attendre les résultats des études.»

- Jean-Sébastien Fallu, chercheur au Centre de réadaptation en dépendance de Montréal – Institut universitaire et professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal

 

Alain Brunet

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«Traiter au MDMA n’est pas une mauvaise idée, mais ça va prendre une dizaine d’années avant de le confirmer. Moi, je ne l’utiliserais pas avec mes patients parce que j’obtiens d’excellents résultats avec le propranolol, un médicament qui bloque la reconsolidation des souvenirs et émousse leur charge émotionnelle. Je l’utilise depuis 10 ans et mes résultats sont fascinants, ils sont aussi bons qu’avec d’autres traitements. Sept patients sur 10 s’améliorent, plus vite, avec moins de traitements, moins de rechutes et moins d’effets secondaires.»

- Alain Brunet, professeur agrégé du Département de psychiatrie de l’Université McGill et directeur du programme Santé mentale et société de l’Institut Douglas

 

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