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Voir la mort en face

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De nombreux camionneurs sont marqués à vie après avoir vu un automobiliste tenter de mettre fin à ses jours en frappant leur camion de plein fouet. Cinq d’entre eux ont témoigné de cette triste réalité qui en force certains à quitter la route.

«Je l’ai vu se détacher avant de me rentrer dedans. Je me rappellerai toujours de son regard déterminé. La face, tu te souviens de ça toute ta vie», raconte Pierre Fortier, qui avoue avoir eu un choc nerveux après l’accident, survenu au printemps 2007 sur l’autoroute 20, à Saint-Hyacinthe.

Comme tous les autres camionneurs interrogés par le Journal, M. Fortier se souvient de tous les détails de l’accident. «Elle était déjà poursuivie par la police parce qu’elle roulait trop vite. Elle était gelée raide», se rappelle-t-il, en parlant de la dame qui a tenté d’en finir en lui fonçant dessus, alors qu’elle arrivait en sens inverse. «Quand elle est sortie du char, elle criait après moi. Elle était en maudit parce que je l’avais manqué!» s’exclame le camionneur, qui en 21 ans de carrière, n’a jamais vécu rien de tel.

«Quand ça t’arrive, tu y penses toujours quand tu embarques dans ton truck. Je souhaite que ça n’arrive pas à des jeunes qui sortent de l’école parce que ça hypothèque ta carrière», ajoute-t-il.

C’est la même chose pour André Beaulieu, qui a été sérieusement blessé, lorsqu’une automobiliste lui a «reculé dedans», le 30 juin 2011, en Ontario. «Elle s’est immobilisée sur l’accotement et a embrayé ça de reculons pour que je lui rentre dedans», se remémore-t-il, en ajoutant que la femme en était à sa «5e ou 6e balloune». «On reste craintif», admet celui qui affirme ne pas avoir reçu de soutien de son employeur de l’époque.

«J’ai arrêté pendant 4 ans»

«J’ai entendu mon codriver crier. Je me suis levé en panique. J’ai eu le temps de voir la boule de feu et l’auto se décomposer», se rappelle pour sa part Sylvie Coulombe, qui dormait dans la cabine lorsqu’un jeune homme de 16 ans a tenté de mettre fin à ses jours. Selon la camionneuse, le jeune automobiliste a tenté de frapper le camion qui roulait devant le sien, avant d’être projeté sur son parechoc.

C’était en 2003, sur la route 54 au Nouveau-Mexique. «Il a été éjecté de son véhicule. Je suis allé le voir dans le champ puisque j’étais la seule qui parlait anglais. Il s’excusait et me disait qu’il s’était chicané avec son père», raconte la mère de famille, qui a dû abandonner le métier pendant 4 ans, à la suite des évènements.

Faire son deuil

Un automobiliste a lancé sa voiture à toute vitesse contre le camion de René Cloutier, le 30 avril, à Saint-Tite-des-Caps. Le poids lourd a été complètement détruit et le camionneur n’a 
toujours pas repris le travail.
Photo d'archives
Un automobiliste a lancé sa voiture à toute vitesse contre le camion de René Cloutier, le 30 avril, à Saint-Tite-des-Caps. Le poids lourd a été complètement détruit et le camionneur n’a toujours pas repris le travail.

Toujours en arrêt de travail depuis l’accident mortel du 30 avril dernier à Ste-Tite-des-Caps, René Cloutier avoue que «ses priorités ont changé». «Pour faire son deuil», M. Cloutier aimerait aujourd’hui s’entretenir avec la famille de celui qui a volontairement mis fin à ses jours en se jetant devant son poids lourd. «Je ne peux pas lui en vouloir, on est soudé par son action», indique-t-il.

Le véhicule a immédiatement pris feu sous la force de l’impact. «Il commençait à faire de plus en plus chaud dans ma cabine. Je ne pouvais pas sortir», se rappelle le camionneur, en remerciant le bon samaritain qui «lui a sauvé la vie» en le sortant de sa fâcheuse position.
Photo courtoisie
Le véhicule a immédiatement pris feu sous la force de l’impact. «Il commençait à faire de plus en plus chaud dans ma cabine. Je ne pouvais pas sortir», se rappelle le camionneur, en remerciant le bon samaritain qui «lui a sauvé la vie» en le sortant de sa fâcheuse position.


«Ç’a pris un mois avant que l’adrénaline tombe. Un bon matin, j’étais assis sur ma véranda et j’ai pleuré. Tout est sorti. Je me disais : j’suis en vie», raconte M. Cloutier, qui à ce jour, n’est toujours pas retourné au travail.

Choc post-traumatique

Le camionneur David Ruel admet aussi avoir vécu un choc post-traumatique après l’accident mortel dont il a été témoin le 16 juillet 2012 sur l’autoroute 20, à la hauteur de Villeray.

Dans son cas, l’enquête n’a pas permis de savoir hors de tout doute qu’il s’agissait bel et bien d’un geste volontaire. Lors de l’accident, une dame de 71 ans a perdu la vie, alors qu’elle prenait place sur un véhicule de type «Spyder». Le conducteur a pour sa part été blessé sérieusement. «Je n’ai pas osé aller voir sur place. J’ai attendu les policiers, je savais que j’en aurais déjà pas mal sur les épaules comme ça», a indiqué M. Ruel.

Le suicide n’est pas une option. En cas de besoin, téléphonez au : Centre de prévention du suicide de Québec : 1-866-Appelle (1-866-277-3553)

Brèves

Camionneurs

Ce qu’ils ont dit

«Je l’ai vu se détacher avant de me rentrer dedans» -Pierre Fortier, de Lévis.

«Même aujourd’hui, quand je vois un véhicule plus lent ou dans l’accotement, je deviens paranoïaque» -André Beaulieu,

«Je suis marquée à vie», Sylvie Coulombe, de Lanaudière.

«Le pire c’est le bruit du déchirement de la tôle. C’est infernal. Tu te demandes quand ça va arrêter et comment je vais être», se rappelle René Cloutier de Laval, qui a subi 8 fractures au visage.

«Je suis devenu très nerveux, pas juste sur la route, sur le coup, ç’a été tel que tel, je n’ai pas vraiment pris de congé, mais c’est quelques mois après que ç’a a commencé» -David Ruel de Lévis, camionneur depuis 42 ans.

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