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«Il faut qu’elle soit la dernière»

Une mère en deuil dénonce la pression qui augmente constamment pour les étudiants en médecine

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photo d’archives Daniel mallard À cause de ses études, Anne-Sophie avait fait le vide autour d’elle. La santé mentale des jeunes travailleurs de la santé inquiète les spécialistes.

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La mère d’une jeune étudiante en médecine qui s’est enlevé la vie en mai dernier lance un cri du cœur, affirmant qu’il faut absolument que sa fille soit la dernière à connaître cette fin «tragique», «brutale», «cruelle» et «dévastatrice».

Anne-Sophie D’Amours, qui était âgée de 23 ans, est la deuxième étudiante en médecine à se suicider en moins de six mois au Québec. Lors d’un témoignage poignant livré au Journal, sa mère, Mireille Racine, souligne qu’Anne-Sophie est «morte pour la médecine».

«L’anxiété de la performance, exceller parmi les excellents», décrit la dame, mentionnant que l’objectif de la vie d’Anne-Sophie a toujours été d’être médecin, d’aider les autres.

«Tant d’efforts, d’heures consacrées à ces passionnants apprentissages. Sa bonté, son humanisme et son devoir d’aider ont eu préséance sur sa propre santé... et sa vie», relate Mme Racine.

Pourtant, la jeune femme rayonnait partout où elle passait et était appréciée de tous, principalement en raison de sa gentillesse et de l’attention qu’elle portait aux autres. «Elle aurait pu survivre à ça», assure Mme Racine.

 

Anne-Sophie
Anne-Sophie

Spirale

Mais la fierté d’Anne-Sophie, agencée à sa «totale abnégation» et au désir de ne pas paraître faible et de ne pas montrer ses difficultés à sa cohorte l’ont menée à la dépression. Il s’agit d’une spirale pour les étudiants en médecine, estime Mme Racine.

La charge de travail était énorme et ne cessait d’augmenter. «Pour elle, il n’y avait plus de solution. Le corps a ses limites.»

Malgré ce mal, Anne-Sophie refusait d’arrêter ses longues heures de stage pour prendre soin d’elle-même. «Ce sont des jeunes fiers», ajoute Mme Racine. Cette pression, selon elle, vient des facultés de médecine, qui ne donnent aucun répit aux étudiants. Entre les stages de 15 heures par jour, six jours par semaine, avec des évaluations périodiques, c’est «anormal» et «excessif», dit-elle. D’ailleurs, dans le dernier message qu’Anne-Sophie a adressé, elle avait toujours la médecine en tête. «Elle nous a dit qu’elle nous aimait tant, mais qu’elle aurait voulu prendre soin de ses patients.»

Solutions

La mère endeuillée souhaite maintenant que cesse l’hémorragie, que «les pairs soient vigilants de tout signe ou symptôme qui sèmeraient le doute et qu’ils les abordent par une dénonciation positive». La bienveillance envers autrui est primordiale, soutient-elle.

Elle prône la médecine méditative, qui laisse de la place au repos. Il doit y avoir des congés mobiles, des congés d’étude et des mentors stables, ajoute-t-elle. Elle croit aussi que les gens doivent parler de suicide, de la maladie mentale, de «ce cancer de l’âme qui doit être déstigmatisé».


Les spécialistes espèrent que la culture du silence changera

Alors que 1372 personnes ont eu besoin du programme d’aide aux médecins du Québec en 2014, seulement 22 étudiants ont réclamé du soutien auprès de cet organisme.
 
La santé mentale des jeunes travailleurs de la santé inquiète les spécialistes, qui souhaitent que les futurs médecins parlent, consultent et se permettent de prendre des pauses.
 
La directrice du programme d’aide, la Dre Anne Magnan, avoue que «c’est difficile de changer les choses», rappelant qu’il s’agissait d’un problème complexe et tabou.
 
«Ça démontre toute la difficulté d’aller chercher de l’aide dans la profession médicale, et ce, dès les études», estime la spécialiste. Pourtant, dit-elle, il devrait s’agir d’un élément de résilience. «Il y a une mauvaise perception à demander de l’aide. Déjà, si on arrivait à corriger ça, on aurait une partie de la solution.»
 
Des outils
 
Il est vrai que peu d’étudiants ont demandé de l’aide au programme, mais Mme Magnan indique que chaque faculté possède des outils pour aider les étudiants. Elle parle plutôt d’une culture du silence.
 
Il y a 10 ans, personne ne parlait de la santé des médecins, indique Mme Magnan. «Il y a des pas de géant qui ont été franchis», croit-elle, confirmant que c’est l’anxiété et la pression que s’infligent les étudiants qui sont les éléments poussant les médecins à demander de l’aide. «Qu’est-ce qu’on peut faire de plus? Il faudrait peut-être mieux comprendre le problème pour être capable de mieux travailler.»
 
En parler
 
Mohammed Zaari Jabiri, un médecin résident en psychiatrie de Québec, a été très ébranlé par ces nouveaux suicides. Selon lui, il faut absolument démystifier la maladie mentale et accepter la fragilité des gens.
 
«Les études en médecine, c’est quelque chose qui demande beaucoup sur le plan émotif. Mais c’est important qu’on s’occupe des êtres humains», explique-t-il. La Faculté de l’Université Laval où étudiait Anne-Sophie D’Amours n’a pas voulu commenter. 

Demandes d’aide en 2014

  • Étudiants : 22
    • moyenne d’âge : 24 ans
  • Médecins de famille : 160
    • moyenne d’âge : 46 ans
  • Spécialistes : 137
    • moyenne d’âge : 44 ans
  • Résidents : 124
    • moyenne d’âge : 30 ans
  • Pour un tiers : 74 
  • Continuation des demandes antérieures : 854

Si vous avez besoin d’aide

Centre de prévention du suicide de Québec
418 683-4588