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L'ombre au tableau blanc

L'ombre au tableau blanc
Sébastien St-Jean /Agence QMI

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Plusieurs médias rapportent que le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE) de l’Université de Montréal, a mené une étude auprès de 6000 élèves et 400 professeurs.  On y constate que si les tableaux blancs interactifs comportent certains avantages, ils ne sont pas mis en valeur. Les enseignants manquent de formation, les problèmes techniques sont nombreux et les élèves interagissent trop peu avec cet outil pédagogique.

L’ enquête relève que l’achat de projecteurs électroniques à un coût bien moindre aurait été préférable pour la grande majorité des enseignants.

Une histoire de plus qui illustre comment se gaspillent les fonds publics lorsque vient le temps d’intégrer les innovations dans les services publics.

Le pattern est connu : on ne s’embarasse pas d’analyser les besoins, de mesurer concrètement le contexte dans lequel vont s'intégrer les objets technologiques que l'on décide d’acheter.  On achète des objets, on ignore le contexte dans lequel ils seront utilisés.

C’est que l’intégration des technologies dans les réseaux de l’enseignement (et sans doute dans les autres réseaux de service publics) s’appuie rarement sur une analyse concrète des situations. 

Typiquement, un décideur politique se fait convaincre par une entreprise qui a une « solution » technologique à vendre.  L’objet technique devient une fin en soi.  Il y a plusieurs années, on parlait de cartes à puce pour révolutionner le système de santé, ensuite, d’ordinateurs dans les classes.  Le scénario est constant: une entreprise promet de contribuer au "développement économique". Alors les politiciens font acheter ses produits à même les fonds publics.  On livre le tout dans les écoles et.... arrangez vous !

On dépense les ressources dans les objets.  Tant et si bien qu’il n’en reste plus ou très peu pour évaluer lucidement les besoins et les contextes.  Il n’en reste plus pour l’implantation, pour former les gens en première ligne.  On confond création d'emplois et implantation des technologies.  On s'imagine que les technologies s'implantent toutes seules dans les écoles.

Cela est vrai pour le tableau blanc.  La décision d’acquérir à grands frais de tels gadgets ne résultait pas d’une demande du milieu.  Ni d’une évaluation des meilleures solutions afin d’assurer une intégration des technologies de l’information en salle de classe. 

Prendre la mesure des dynamiques qui prévalent dans les écoles, les contraintes avec lesquelles il faut compter est sans doute une « perte de temps » pour ceux qui s’imaginent que l’implantation des technologies de l’information s’effectue par magie.  Les projets technologiques parachutés d'en haut postulent qu’il n’est pas requis de revoir l’organisation du travail pourtant modifié par l’avènement de nouveaux outils techniques.

Pas de temps à perdre non plus avec la formation ou l’accompagnement des gens sur le terrain.  Lorsqu’on est obsédé par une vision étroite du « développement économique » ces détails ne pèsent pas lourd.  Après tout, que les gens s'adaptent ! 

Il est très fréquent d'observer cette démarche par laquelle les décideurs politiques sont peu soucieux de s’appuyer sur une compréhension de ce qui se passe sur le terrain. 

Lorsqu’on possède cette connaissance que seule la recherche structurée et indépendante peut procurer, il devient possible d’identifier les conditions qui doivent être réunies afin de maximiser les bénéfices de l’implantation des outils technologiques.  Mais alors, il se peut que l'outil requis, celui qui livrera des résultats optimaux, ne soit pas celui qui est proposé par le vendeur qui aura su convaincre le décideur politique!

Pour réussir, l’implantation de solutions technologiques dans les organisations doit procéder dans le bon ordre :  pas imposer un gadget et le livrer sans égard au contexte dans lequel il est supposé s’implanter!

Mais il est plus facile pour les politiciens de parader avec des gens qui ont un produit à vendre et se proclamer champions de « l’innovation » que de doter les écoles, les institutions du secteur public et les ministères de ressources afin d’identifier ce qui est réellement susceptible de servir. Ce qui va réellement constituer un atout pour améliorer la formation, pour effectuer réellement ce "virage" au numérique.

Développer un projet technologique, ce n’est pas acheter une machine pour ensuite se demander ce que l’on fera avec! C’est investir dans les capacités d’innover de ceux qui, au jour le jour travaillent avec les élèves et qui auront à tirer parti de cet outil pour améliorer la qualité de la formation.

Et pour assurer une implantation effective des nombreuses capacités que promettent les technologies de l’information, il faut savoir mettre les gens de première ligne dans le coup! 

Mais tout se passe comme si une politique de transformation au numérique du secteur de l'éducation pouvait se borner à acheter un lot de tableaux blancs !  Comme si le seul fait d'installer un objet technique dans les classes devait engendrer un changement dans l'organisation du travail, dans les façons d'apprendre !

Il faut au contraire commencer par identifier les avantages, enjeux et risques que les technologies peuvent induire. Non pas dans le but de trouver des raisons pour ne rien faire mais pour mieux spécifier les caractéristiques  des technologies qui sauront vraiment faire progresser, procurer une "valeur ajoutée" !

Car pendant que l’on gaspille les fonds publics pour acheter des objets dont on ne s’est même pas demandé comment ils pourraient être utilisés, on raréfie les ressources pour réaliser effectivement des avancés réels dans la maîtrise véritable des technologies.

Cette saga illustre à quel point il est onéreux de saborder comme on l’a fait au cours des récentes décennies les capacités du secteur public québécois à expérimenter et surtout à développer des solutions effectivement adaptées aux missions et aux contextes. 

Et le « tableau blanc » n’est qu’un exemple. Les situations sont légion dans le secteur public où l’on plaque des « solutions » technologiques sans souci réel d’analyser les changements organisationnels que cela implique.

Voilà ce qu’il en coûte de pratiquer une vision aussi simpliste du « développement économique ».  Voilà le prix de ces politiques simplistes sur l’implantation des technologies numériques. 

Une consolation : ces tableaux blancs ont au moins le mérite de révéler les ombres sur les politiques publiques québécoises en matière de technologies de l’information!