/opinion/blogs/columnists
Navigation

Souvenirs d’histoires d’intolérance

 Gabriel Nadeau-Dubois
Photo d’archives, Agence QMI

Coup d'oeil sur cet article


L’été a le don de produire de ces «histoires» politiques qui, dans le tourbillon habituel de l’actualité en «haute» saison passeraient probablement inaperçu.

Dernière en date – et je le dis en tout respect pour les protagonistes en jeu -,  est cette sortie de l’ex-leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois suite à un échange télévisuel musclé avec Lucie Laurier sur ce qu'il appelle l’«attitude sectaire» et un «étrange phénomène de radicalisation dans le ton et le propos d’une certaine frange du mouvement indépendantiste». Une «portion» du mouvement qu’il précise bien être, à son avis, «minoritaire».

Citons ici sa page Facebook : «La hargne qui teinte les messages que je reçois me surprend. On parle de "traîtrise". Ai-je raison de sentir, depuis le débat sur la Charte, et plus encore depuis l'arrivée de Pierre-Karl Péladeau à la tête du Parti Québécois, une montée en puissance de ce genre de discours? Un durcissement de ton de la part de certains, qui s'attaquent avec véhémence (voire violence) à tout /sic/ ceux qui émettent des réserves, font des nuances ou posent des questions? Est-ce un phénomène restreint aux réseaux sociaux? Ai-je tort d'en tirer des conclusions quant à l'état du mouvement souverainiste en particulier? Ce qui est clair, pour en avoir parlé autour de moi, c'est que je ne suis pas le seul à avoir cette désagréable impression.»

Repris sur sa page Facebook, son texte suivait en fait les «insultes» nombreuses dont il dit avoir été abreuvé après son passage à l’émission 125, Marie-Anne diffusé vendredi soir dernier sur les ondes de Télé-Québec. GND, comme il est connu, y avait eu un échange particulièrement tendu avec la comédienne Lucie Laurier. Rappelons que Mme Laurier s’était aussi tout récemment portée à la défense de la mairesse de Longueuil, Caroline St-Hilaire, laquelle était victime d’intimidation pour avoir affirmé clairement que le français est la langue du conseil de ville.

Donc, à l’émission, Mme Laurier commence par exprimer son attachement profond au Québec et à la langue française et se désole, avec raison, que cela mérite souvent de fausses accusations de «xénophobie» et que «c’est dommage». En fait, c'est surtout un problème qui perdure depuis des décennies.

GND se dit d’accord. Puis, faisant allusion au «débat» sur la «charte des valeurs» du gouvernement Marois, il ajoute qu’une «certaine partie» du mouvement indépendantiste alimente malheureusement ces mêmes accusations.

Mme Laurier exprime alors à quel point elle est fâchée à son tour par une «certaine gauche», voire même une «gauche extrême» qui, selon elle, serait elle aussi intolérante. GND répond qu’on simplifie son propos et que la «vaste majorité» du mouvement indépendantiste n’est pas intolérant.

Ouf...

Tentons malgré tout de décrypter ce qui se cache derrière les arguments de l’un et de l’autre. Faisons-le parce que, comme nous le verrons, toute cette question du «peut-on ou non débattre sans subir pour autant un procès d'intention» est loin d'être anodine pour l'avenir et la survie du mouvement souverainiste.

***

De référendum en référendum...


Sans verser dans l’«âgisme», la première chose qui m’a frappée dans cet échange est l’âge de Mme Laurier et de GND.

Respectivement âgés de 40 et de 25 ans, ils exprimaient chacun – et ce, sans trop généraliser, mais juste un peu -, une certaine réalité propre à leurs générations respectives.

Née en 1975, Lucie Laurier n’a pas connu l’époque du premier gouvernement Lévesque, ni  du premier référendum. Ni celle, houleuse, de l’adoption de la loi 101 où le ministre Camille Laurin se faisait comparer à Goebbels dans les médias anglophones. Mais elle avait 20 ans pour le référendum de 1995 – toute une école politique en soi, quel que soit l’option choisie.

GND, né en 1990, l’année même de l’échec de l’Accord du Lac Meech, n’avait que cinq ans au même référendum de 1995.

La première ayant vécu le dernier moment-phare de la montée du nationalisme moderne au Québec né de la Révolution tranquille. Le second, arrivant à l'adolescence une fois l’effervescence sur la question nationale bel et bien  terminée.

En d’autres termes, leur vision du nationalisme québécois est nécessairement teintée, et cela est tout à fait normal, par leurs expériences concrètes sur le sujet en tant que citoyens.  Mais seulement jusqu’à un certain point...

Cela dit, les deux se disent souverainistes et le sont.

Là où il semble y avoir quelques désaccords de taille est sur la «charte des valeurs» du gouvernement Marois et sur la montée, selon GND, d’une «certaine» intolérance dans une «certaine» frange minoritaire du mouvement souverainiste.

Ajoutons au panier cette nouvelle quasi obsession nourrie depuis quelques années à propos d’une «certaine» gauche que l’on accuse de tous les maux possibles au moment même où elle se fait de moins en moins nombreuse au Québec. Y compris au PQ. Et ce, paradoxalement, au sein même d'un mouvement souverainiste qui, jusqu’en 1996, se faisait pourtant une fierté d’être certes une «coalition», mais dont les principales idées et politiques sociales et économiques étaient résolument sociales-démocrates.... Mais bon, ça pourrait faire une excellente thèse de doctorat...

Le mot «certain», comme on le sait, servant souvent à éviter de nommer clairement de qui et de quoi on parle, spécifiquement... Mais bon, ça aussi, c’est pour une autre thèse...

En soulignant l’âge et les expériences qui viennent avec, encore une fois, je ne généralise aucunement. Chaque génération a ses désaccords avec elle-même et celles qui l'ont précédée, si l’on peut dire. Et heureusement.

***

La pénible saga de la charte des valeurs

Prenons la «charte des valeurs» comme exemple.

Un fait est indéniable : pour ce qui est précisément de son volet controversé sur les signes religieux – et non du reste du document qui, lui, faisait consensus -, force était de constater qu’il divisait fortement le mouvement souverainiste lui-même plus encore qu’il ne le faisait pour la société québécoise dans son ensemble. Ce différend, majeur, n'avait d'ailleurs rien à voir avec l'axe «gauche-droite». Autant Jacques Parizeau, plus social-démocrate, que Lucien Bouchard, nettement plus conservateur, se sont opposés à ce volet.

Cette division, elle existait même au sein du conseil des ministres de Pauline Marois, dont plusieurs membres, une fois précipités à l’opposition, s’en sont dissociés publiquement et clairement.

Et de fait, la plupart des ex-chefs du Parti québécois, dont Jacques Parizeau en tête, étaient également opposés à ce volet. Inquiets des dommages qu’il infligerait au mouvement souverainiste,  ils avaient fortement conseillé à Mme Marois de trouver rapidement une solution de compromis. Ce qu’elle avait refusé de faire.

Quelques analystes - y compris votre humble chroniqueure politique – qu’ils soient de «gauche» ou pas, souverainistes ou pas, avaient aussi exprimé les mêmes inquiétudes avant même que les ex-premiers ministres ne le fassent à leur tour.

Pour ma part, puisque le sujet est sur la table, mes analyses critiques du volet controversé de la charte des valeurs et de la stratégie politique qui le portait m'avaient également valu fort peu de vrais débats d’idées, mais de nombreuses insultes et accusations de toutes sortes. Et ce, principalement, mais non exclusivement, de militants péquistes pour qui la charte tenait du «crois ou meurs». Et ce, même si j'écrivais clairement que l'intention derrière le volet n'était pas «xénophobe» pour autant. J'ai malgré tout eu droit à des attaques très personnelles, vitrioliques et comme par hasard, reprises en boucle sur les médias sociaux.

On m’a traitée de tous les noms et lancé bien des grossièretés. On m’a même traité de «multiculturaliste» et de «trudeauiste». Eh oui... «Certains», pour reprendre l’expression du jour, allant même jusqu’à m’inviter à déménager en Ontario, là où, disaient-ils, je serais de toute évidence beaucoup plus heureuse... J’aurai au moins vécu assez vieille pour lire ça...

Quiconque a suivi mes écrits et connait mes positions sur la loi 101 et le trudeauisme n’en reviendrait pas. Mais bon, c’était la nature viciée d’un débat politiquement vicié dès ses débuts. Quand un débat polarise et surtout, qu’un parti joue sa propre survie en vue d’une élection imminente, «certains» ne font pas toujours dans la dentelle.

Ma réaction? Refuser l’intimidation et bloquer aussi sur mon fil twitter ces mercenaires enragés du clavier dès qu’ils versaient dans l’attaque et non le débat d’idées. Cela vient d'ailleurs, comme tous mes collègues chroniqueurs le savent, avec le «territoire» de notre métier dès que nous prenons position sur un sujet fortement controversé. On refuse d'être intimidés et on fait notre travail.

Au printemps 2012, même phénomène, mais inversé. Mes analyses fortement critiques de l’augmentation des frais de scolarité par le gouvernement Charest et surtout de sa propre politique électoraliste de division volontaire tout au long de la grève étudiante  m’avaient alors valu une pluie diluvienne d’insultes et de grossièretés. Cette fois-là, la plupart des mercenaires enragés du clavier étaient  rouge libéral ou portaient le carré vert.

Ma réaction en 2012? Refuser l’intimidation et bloquer aussi sur mon fil twitter ces mercenaires enragés du clavier dès qu’ils versaient dans l’attaque et non le débat d’idées.

***

L’ère pré-médias sociaux

L’anonymat et les pseudonymes sur les médias sociaux, on le sait, peuvent ouvrir à des dérives qui, lorsqu’elles se produisent, visent avant tout à intimider par l’insulte dans le but de tenter de faire taire les points de vue opposés. Bref, c’est un phénomène contraire à un réel débat d’idées, aussi musclé soit-il. C'est un phénomène contraire à une vie démocratique saine.

J’aimerais toutefois rappeler qu’avant les médias sociaux, les attaques anonymes, voire même aussi des menaces, existaient bien avant ça dans mon métier! Nous les recevions toutefois par la poste courtoisie de lecteurs militants anonymes et bien sûr, sans adresse de retour... Mais comme ils devaient se donner toute cette peine, il y en avait évidemment beaucoup moins.

Dès mes débuts comme chroniqueure politique au milieu des années 90, je recevais par la poste mon lot régulier d’insultes. J’en recevais de militants péquistes ou libéraux, dépendant bien sûr de ce que j’écrivais. J'en recevais même par téléphone! Je décrochais, on me criait des bêtises, en français ou en anglais, et on raccrochait rapidement. Toujours, bien sûr,  sans numéro connu.... On m'a même déjà appelé pour menacer la vie de mes enfants alors que je n'avais pas d'enfants... C'est pour dire.

Ce fut le cas avant et pendant la campagne référendaire de 1995. Beaucoup et souvent! Même un sénateur fort connu m’avait insultée fort publiquement et avec une vulgarité sans nom.

Ce fut ensuite le cas lorsque dans ma chronique au Devoir, j’ai osé signer des analyses critiques des reculs de Lucien Bouchard sur la souveraineté, la défense du français et la social-démocratie. M. Bouchard, devenu alors premier ministre et chef du Parti québécois, était encore vu à l’époque quasiment comme un «saint» à l'intérieur même du mouvement souverainiste. Critiquer ses politiques était donc un sport extrême, je vous en passe un papier. Et encore plus lorsqu’on était aussi connue pour ses convictions souverainistes...

Dès que je m'exprimais sur la nécessité de renforcer la Loi 101 avant que les impacts de son affaiblissement répété ne deviennent trop marqués, que ce soit de la part d'admirateurs de M. Bouchard ou de fédéralistes, je me faisais traiter d'alarmiste, de radicale, d'anglophobe, d'extrémiste et même de «folle de la langue» - une référence à peine voilée aux «fous de Dieu»...

Idem de la part de militants libéraux lorsque j’écrivais sur le gouvernement Charest et ses premiers virages encore plus marqués vers la droite conservatrice. Idem pendant la commission Charbonneau.

Etc. etc., etc... Name it, comme disent les Anglais...

Bref, aucun des grands «camps» politiques ou constitutionnels n’a malheureusement le monopole de l’insulte ou de mercenaires anonymes envoyés au front pour attaquer tout ce qui ose les remettre publiquement en question. Et ce, depuis longtemps, n'en déplaise à ceux qui y voient un phénomène récent.

La différence de nos jours – et elle n’est pas mince -, est l’effet multiplicateur des médias sociaux  de même que l’anonymat et parfois même l’imposture qu’ils rendent encore plus facilement possibles.

Cet anonymat est aujourd’hui l’équivalent de ces petits poltrons qui, dans la ruelle, se cachaient derrière les escaliers pour lancer des roches aux passants pour se sauver ensuite en riant comme si de rien n’était.

Une autre différence majeure par rapport à l’ère pré-médias sociaux est que les bruits d’insultes sont devenus tellement nombreux et répandus – d’où qu’ils viennent -, qu'ils sont en voie de rendre de véritables débats d’idées, de vrais différends exprimés même au sein d’une même «famille» politique» élargie, de plus en plus difficiles. Pas encore impossibles, mais difficiles.

***

Le débat d’idées est vital à la démocratie, mais aussi au mouvement souverainiste

Nous revenons donc ici à cet échange entre Gabriel Nadeau-Dubois et Lucie Laurier.

Est-il même encore possible pour des souverainistes de tous horizons de débattre ouvertement entre eux d’enjeux sociaux, économiques et culturels majeurs, incluant sur les orientations prises par le Parti québécois ou le Bloc, sans pour autant voir la moindre critique articulée être targuée d’alimenter le «jeu» des «adversaires» politiques?

Est-il encore possible de le faire sans aussi que cette nouvelle excommunication  surréaliste prononcée contre une «certaine» gauche au point d’être devenu le prétexte passe-partout à ne plus rien débattre, ne s’abatte contre quiconque «ose» s’éloigner du bréviaire du jour, quel qu’il soit? Charte des valeurs, ou autre.

Pour l’avenir de ce mouvement fragilisé, il est à espérer que oui. Et ça urge.

Lorsqu’un mouvement propose un changement aussi majeur dans la vie d’un peuple que son indépendance politique et que les actions et les discours du parti qui s’en dit le principal véhicule influent directement sur les appuis à son option, les débats d’idées, les vrais, sont vitaux à son existence et à sa progression.

Après tout, lorsqu’on a vécu assez longtemps pour le voir, on sait à quel point les débats vigoureux d’idées ont longtemps fait la force de ce mouvement. À l’opposé, on sait aussi d’expérience à quel point les étouffer ne fait que l’affaiblir.

S’il n’est plus possible pour les souverainistes de débattre et de différer eux-mêmes entre eux sur des questions essentielles, ils ne tiendront pas le coup bien longtemps lorsque viendra le moment de débattre à nouveau avec ceux qui ne partagent pas leur option politique.

Car, soit dit en passant, contrairement à un autre cliché manipulateur, celui-là courtoisie de «certains» politiciens fédéralistes qui,  en réduisant tout débat sur la question nationale à de vulgaires et vieilles «chicanes», cherchent eux aussi à faire taire les questionnements jusque dans leur propre «camp», ces débats d’idées sont tout à fait légitimes.

Encore faut-il vouloir les tenir...