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Quand les trolls sont diplômés

Quand les trolls sont diplômés
JOEL LEMAY/AGENCE QMI

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Gabriel Nadeau-Dubois a ouvert, peut-être à sa grande surprise, un vaste débat. Mais contrairement à ce qu’il croit, il porte bien moins sur une frange intolérante imaginaire du mouvement souverainiste que sur la radicalisation du débat public et sa pollution par les trolls qui s’agitent sur les médias sociaux. C’est un vrai problème. Nous subissons tous ces fanatiques, bien répartis dans tous les camps, qui insultent sans cesse leurs contradicteurs. Le camp souverainiste, le camp fédéraliste, la gauche radicale et les libertariens comptent de fidèles trolls, que les habitués des réseaux sociaux reconnaissent aisément comme tels.

Pour emprunter la formule d’un ami, la trollitude ne fait pas distinction de classe, de genre, de camp. Elle détruit le tissu social de façon très égalitaire. On dira : oui, mais cet ensauvagement du débat public est transitoire. Plus les gens seront familiers avec internet et moins ils s’y comporteront en barbares. Surtout, on aime croire que plus les gens sont instruits, éduqués et bien élevés, et mieux ils se comporteront sur Facebook et sur Twitter. Eux connaissent les règles du savoir-vivre. N’est-ce pas? Sauf que ce n’est pas le cas. Tout au contraire, même. On trouve un nombre incalculable de trolls avec des maitrises, des doctorats et qui font même carrière dans la très vénérable université.

J’essaie d’en faire un portrait équitable. Généralement, ils sont à gauche, très à gauche, même, et ont une bonne formation académique ce qui leur donne un surplus de crédibilité. Je ne crois pas me tromper en disant qu’ils se trouvent généralement dans la mouvance de Québec inclusif et se montrent très virulents dès qu’on touche aux questions liés à la diversité ou au féminisme. Ils sont aussi dans la mouvance de Québec solidaire même si je n’ai aucun doute que l'immense majorité des militants de ce parti ne se comportent pas de cette manière. Les gens dont je parle font régner sur les médias sociaux une petite terreur idéologique qui pousse bien des intellectuels à s’y tenir coi.

Si, à la manière de Gabriel Nadeau-Dubois, je devais écrire un statut Facebook pour me plaindre chaque fois que ces figures de la gauche radicale me vomissent dessus et invitent leurs lecteurs à en faire autant, et même à en rajouter, j’en écrirais probablement trois ou quatre par mois. Et peut-être même plus. Le rituel est normalement le suivant. J’écris un texte à propos des accommodements raisonnables, du multiculturalisme, de l’identité ou du féminisme. Dans ces réseaux, pour peu que mon texte heurte l’orthodoxie idéologique, j’aurai plusieurs centaines de personnes qui se déchaineront contre moi, en contestant non seulement mes analyses mais aussi mon droit de les faire valoir publiquement (on en profite aussi souvent pour me traiter de faux intellectuel).

Combien de fois ai-je lu ces bons esprits se désoler du fait que je dispose de quelques tribunes et qui invitent mes employeurs à me les retirer? Quelle marque admirable de pluralisme intellectuel! On peut ne pas aimer mes idées sur ces questions, je le conçois aisément, on peut aussi me critiquer sévèrement, m'expliquer en quoi j'ai profondément tort. Mais plus souvent qu’autrement, les attaques sont personnelles, injurieuses, comme si je n’étais tout simplement pas le bienvenu dans le débat public, alors que je me fais un devoir, même si personne n’est parfait, de ne pas attaquer personnellement mes adversaires, de ne pas les injurier, même lorsque mon propos est ferme et sans concession.

Je pense à ce professeur de philosophie qui m’a traité probablement une vingtaine de fois d’imbécile sur sa page Facebook et qui chaque fois, s’en voit félicité par ses amis qui en rajoutent. Ils peuvent me consacrer cent commentaires sans jamais se lasser. Je pense à cette universitaire féministe qui à plusieurs reprises, lorsque j’ai critiqué l’idéologie dont elle se réclame, m’a insulté grossièrement comme si ceux qui ne pensent pas comme elle n’étaient pas autorisés à se prononcer publiquement. Ils ne sont évidemment pas les seuls mais ils se distinguent par leur virulence, et on les applaudit pour cela.

Je pense aussi à cette militante féministe particulièrement active sur les médias sociaux qui m’insulte grossièrement plus souvent qu’autrement –je me console en me disant qu’elle distribue ses injures très généreusement. Ou à ce militant anarchiste qui m’affuble sans arrêt des noms d’oiseaux sous les applaudissements de ses disciples. J’ajoute qu’il a déjà dit dans un texte paru sur le site d'un magazine respectable qu’il faudrait un jour s’en prendre physiquement à des gens comme moi. Cela n’a dérangé personne, manifestement. Et pourquoi ne mentionnerais-je pas cette page Facebook de gens qui se vantent d’avoir été bloqués de mon compte FB et qui y écrivent des saloperies à mon propos?

Car c’est un fait, si ces trolls interviennent sur ma page FB, j’ai souvent tendance à les bloquer assez rapidement. C’est une forme d’hygiène mentale. Mais les médias sociaux sont ce qu’ils sont et on me rapporte régulièrement leurs injures et leurs insultes ailleurs sur FB. Cela ne me fait pas pleurer – j’ai la carapace assez solide. Mais je constate que bien des gens, de peur de se faire passer à la moulinette de ces trolls décomplexés, décident de ne rien dire, de se tenir tranquilles. Combien sont-ils à finalement se taire pour ne pas voir leur journée gâchée par des harceleurs diplômés qui ont la capacité de ruiner les réputations? Combien d’amis m’ont dit: je dirais bien telle ou telle chose mais je crains de me faire ramasser. Aussi bien passer son tour.

Mon explication est très simple: ces trolls diplômés appartiennent à la frange sectaire de la gauche radicale pour qui il faut moins débattre avec la droite (puisque c’est cette étiquette qu’on me colle même si je ne la revendique pas vraiment) que l’enterrer sous un amoncellement d’injures et de mots qui finissent en phobes. Ils sont manifestement incapables de concevoir qu’on ne pense pas comme eux sans être un idiot, un salaud ou un larbin. Les «conservateurs» ne sont pas respectables et ne sont conséquemment pas respectés. Nous sommes devant des fanatiques qui ont bonne conscience et croient vraiment avoir un monopole sur l'amour de l'humanité. Ils n'ont pas d'adversaires, mais des ennemis, et ces ennemis le sont du genre humain.

Comme bien des gens de gauche ou de droite, souverainistes ou fédéralistes, je rêve à un débat public éclairé, où chacun se garderait une petite gêne et respecterait les règles élémentaires de la civilité. Mais franchement, j’y rêve sans trop y croire. Ou plus exactement, je n'y crois plus. Le fait est que la vie publique est une passionnelle et que les médias sociaux favorisent les personnalités extrêmes et excitent un grand nombre de moutons qui croient qu’on fait avancer la société en lynchant ceux qui pensent différemment. C’est ainsi, il faut s’y faire, il faut se durcir le cuir et continuer son travail en se montrant le plus possible indifférent aux crachats. C’est la meilleure suggestion que j’ai à donner à GND et à ceux qui s’aventurent dans le débat public.