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Une journée à Bozoland

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Chaque année, des adolescentes qui viennent tout juste de sortir de l’enfance donnent naissance à des bébés.

Chaque année, des adolescentes qui viennent tout juste de sortir de l’enfance donnent naissance à des bébés.

Et chaque année, des travailleurs sociaux se demandent ce qu’on pourrait faire pour sensibiliser les adolescentes à l’importance de se protéger lorsqu’elles ont une relation sexuelle.

Eh bien, j’ai une idée.

On devrait les obliger à passer une journée complète dans un parc d’attractions.

Effet garanti ou argent remis.

En revenant de ce périple, la moitié des filles prendraient la pilule. Et les autres se feraient ligaturer les trompes.

DES SERVITEURS AU DOS COURBÉ

Ah, je sais, on n’est pas censé parler en mal des enfants («les infins», comme disait Anne Dorval dans Les Parent).

Un enfant, c’est beau, c’est pur, c’est joli, c’est poétique.

«Un enfant, ça vous décroche un rêve», comme le chantait Jacques Brel.

Malheureusement, ça te décroche aussi un cadre, un miroir et un tableau.

Et quand ils sont des centaines lâchés lousses et bourrés de sucre dans un parc d’attractions, ça ressemble à l’un des cercles de l’enfer de La Divi­ne comédie de Dante.

Dans Journal intime (Caro diario), l’un de ses meilleurs films, le réalisateur italien Nanni Moretti parle de la dictature des enfants. Il montre des parents qui courent servilement derrière leurs enfants, prêts à assouvir leurs moindres désirs...

Passez une journée à La Ronde ou à Disneyland, et vous saurez exactement ce que Moret­ti veut dire.

Il n’y a rien de plus impitoyable ni de plus cruel qu’un enfant placé en position de pouvoir par des parents qui veulent acheter la paix.

Il ferait passer Kim Jong-un pour Passe-Carreau.

LES SHERPAS

Il y a quelques jours, dans un de ces mégaparcs conçus pour que les enfants aient l’impression d’être investis de pouvoirs surhumains, j’ai vu des parents cernés se faire sermonner en public par des bambins de sept ans, des pères émasculés retenir leurs larmes devant leurs fils hystériques qui voulaient absolument une glace et des mères juchées sur des estra­des spécialement conçues pour les parents-hélicoptères afin de photographier leur progéniture faisant un tour de manè­ge.

Tout ça dans un vacarme d’enfer.

On se croirait en Arabie saoudite. À la différence que ce ne sont pas des femmes en burqa qui traînent docilement derrière leur mari en shorts et en gougounes, mais des parents chargés de bouteilles d’eau, de cadeaux, de peluches et de sacs qui marchent péniblement derrière des hordes d’enfants survoltés, tels des sherpas derrière des explorateurs-vedettes.

LA PYRAMIDE INVERSÉE

Mais comment en sommes-nous arrivés là?

Comment la pyramide des âges s’est-elle inversée de la sorte, avec les adultes au bas de la chaîne de l’autorité et les enfants tout en haut, une barbe à papa dans chaque main à la barbe de leur papa imberbe?

Probablement l’impact de mai 68. On voue un culte à la liber­té, à l’innocence et à la pureté de la jeunesse, et on déteste tout ce qui ressemble de près ou de loin à une figure auto­ritaire...

«Interdit d’interdire!», «Jouissons sans entraves!», «Prenons nos désirs pour des réalités!»

L’enfant n’est plus perçu comme le point de départ de l’aventure humaine, mais comme son point d’arrivée, son aboutissement.

Son sommet.