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Santé : David Levine, lobbyiste pour le privé

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MONTRÉAL – David Levine, qui s’est illustré pendant 37 ans comme haut gestionnaire dans le système public de santé et de services sociaux, œuvre désormais à une meilleure intégration des cliniques privées au réseau de la santé. Celles-ci feraient économiser une petite fortune à l’État, selon lui.

Le 13 juillet dernier, l’ancien PDG de l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal s’est inscrit pour la première fois de sa carrière au Registre des lobbyistes du Québec. Il représente l’Association des cliniques médicales du Québec (ACMQ), Abbott Diagnostic et Telus Santé.

«Avec la loi 10, je n’ai pas le choix. Dès que je veux parler à un ministre ou à un sous-ministre, je dois être inscrit comme lobbyiste», a expliqué David Levine, qui a pris sa retraite du secteur public en 2012.

Le mandat que lui a confié l’ACMQ (qui représente plus de 80 propriétaires et gestionnaires de cliniques privées) consiste à «soutenir le développement de cliniques médicales à travers le Québec en modifiant la législation», selon l’inscription au Registre.

«Je crois toujours que les services de première ligne devraient être dans la communauté, a indiqué M. Levine en entrevue. J’ai essayé pendant des années d’influencer les médecins pour qu’ils entrent dans les CLSC, mais à peine 10 % y sont. Le développement des cliniques médicales est essentiel. À mon avis, de 80 à 90 % des soins devraient y être donnés.»

Chaque visite à l’urgence d’un hôpital est trop coûteuse, poursuit-il. Les cliniques privées feraient mieux, surtout si elles sont regroupées pour offrir des examens spécialisés, de la chirurgie d’un jour, la prise en charge de patients atteints de maladies chroniques, etc.

Il a mentionné que le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, songeait justement à établir un cadre législatif pour modifier le financement du système. L’enjeu serait de passer de l’hospitalo-centrisme à des cliniques membres à part entière du réseau.

«Sauver des frais»

Le mandat de David Levine pour la multinationale Abbott Diagnostic (spécialisée dans les tests de diagnostic pour les hôpitaux, les laboratoires, etc.) consiste à présenter aux décideurs publics les produits et services de l’entreprise, notamment une solution d'affaires logicielle pour la gestion de laboratoires.

«L’idée est de mieux gérer les labos et de sauver des frais. J’ai toujours dit que 30 à 40 % des demandes dans les labos ne sont pas nécessaires. Le système de business intelligence proposé par Abbott permettrait de connecter les demandes des médecins aux diagnostics et de voir si c’est la bonne réclamation.»

De 1975 à 2012, David Levine a été successivement directeur général du CLSC Saint-Louis de Parc, du Centre hospitalier de Verdun et de l’Hôpital Notre-Dame, puis PDG de l’Hôpital d’Ottawa et de l’Agence de la Santé et des Services sociaux de Montréal. En 2012, il a fondé DL Consultation.

Lobbyistes en santé: des influences qui inquiètent

MONTRÉAL – Le nombre grandissant de lobbyistes qui tentent d’influencer le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, préoccupe des observateurs du réseau de la santé.

Louis Blouin, porte-parole du Comité de lutte en santé, un groupe de citoyens et d’usagers rattaché à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, y voit la tendance vers la banalisation d’un système à deux vitesses, y compris pour défendre des positions idéologiques auprès des décideurs politiques.

«Ceux qui sont capables de se payer des professionnels pour avoir un accès direct aux décideurs ont un avantage sur les organisations bénévoles et communautaires qui, eux, n’en ont pas les moyens. On voit se créer une distance», s’insurge-t-il.

Sans affirmer que les défenseurs de l’intégration du secteur privé au système de santé sont plus nombreux que ceux qui défendent le système public, l’Association médicale du Québec (AMQ) se dit préoccupée par le discours qu’ils véhiculent.

«Je ne veux pas condamner David Levine, mais il y a encore bien des choses à faire avant d’aller vers les cliniques privées, selon la Dre Yun Jen, présidente de l’AMQ. À l’AMQ, nous suggérons d’arrêter le surdiagnostic et le surtraitement qui coûte 5 milliards de trop par année à l’État.»

Dr Jen précise que les services inutiles pratiqués par les médecins et autres professionnels, qui ne donnent pas de résultats concrets, représentent entre 18 % et 39 % des coûts payés par le système de santé.

Trouver des économies ailleurs

«Je reconnais les compétences de David Levine, mais je considère qu’il véhicule une vision simpliste», a renchéri Louis Blouin. Le nombre de médecins et professionnels de la santé n’augmentera pas s’il y a plus de cliniques privées. C’est du côté de l’organisation du travail qu’il faut regarder pour faire des économies.»

M. Blouin pense qu’une plus grande complémentarité entre les départements et le travail des professionnels de la santé s’avéreraient rentables, rappelant le cas de la clinique Rockland qui absorbe, par une entente particulière, des soins en provenance notamment de l’hôpital Sacré-Cœur, et qui présente des coûts plus élevés que ce qui est pratiqué à l’hôpital.

«En Colombie-Britannique et en Angleterre, les gouvernements ont rebroussé chemin pour freiner les coûts générés par une trop grande présence de cliniques privées dans le système de santé», a-t-il illustré.

Enfin, une étude présentée en février 2015 par les chercheurs Guillaume Hébert et Jennie-Laure Sully, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), souligne que pour garantir la soutenabilité des coûts de la santé, la priorité devrait être de gérer plus étroitement les coûts des médicaments et «[...] de mettre un terme aux expériences de privatisation directe dont les coûts s’avèrent plus élevés ou encore à l’importation des mécanismes de gestion issus de l’entreprise privée au sein du système (ex. financement à l’activité) qui tend aussi à engendrer une augmentation des coûts.»