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Des lunettes qui rendent les couleurs aux daltoniens

L'extérieur du cercle montre la vision d'un daltonien deuteranormal. Les lunettes permettent de se rapprocher de la vision normale, à l'intérieur du cercle.
Photo courtoisie L'extérieur du cercle montre la vision d'un daltonien deuteranormal. Les lunettes permettent de se rapprocher de la vision normale, à l'intérieur du cercle.

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«Le feu de circulation, sérieusement, wow! Je dois avouer que le vert de la lumière, il est vraiment... vert!», s’exclame Jimmy Harvey en essayant pour la première fois les lunettes fumées de la compagnie californienne EnChroma, lancées récemment. Pour lui, le feu vert avait toujours été... blanc.

Jimmy Harvey est daltonien, comme un homme sur 12. Il n’aurait pas pu devenir pilote ou policier, mais pour lui, ça ne change pas grand-chose. Il préfère cependant se fier aux yeux de sa femme pour ses choix vestimentaires et la décoration. Personne ne peut voir ce qu’il voit, mais pour la première fois, avec ces lunettes, lui peut voir ce que les autres voient.

Découvertes par hasard

La découverte que des lunettes pouvaient corriger les daltoniens lorsqu’elles sont portées s’est faite par hasard. Le docteur en science du verre Don McPherson avait développé des lunettes protectrices pour les chirurgiens, qu’il s’adonnait à porter comme lunettes fumées en jouant au frisbee avec un ami daltonien. Lorsque ce dernier les a essayées, il a vu les cônes orange se détacher soudainement du gazon vert. Les recherches ont duré 10 ans.

EnChroma propose plusieurs modèles de lunettes fumées, qui l’air ont de lunettes standards.
Photo courtoisie EnChroma
EnChroma propose plusieurs modèles de lunettes fumées, qui l’air ont de lunettes standards.

Ça marche! (souvent)

Les lunettes fonctionnent dans 80% des cas. Ceux qui ne perçoivent aucun rouge n’en verront pas plus. La compagnie propose un test sur son site Web EnChroma.com. Pascal Marier-Dionne, de Québec, n’a ainsi obtenu que 30% de chances de succès. Vérification faite avec les lunettes qu’EnChroma a fournies au Journal pour un essai, il n’a pas vu de différence notable. Pour lui, le vert de la lumière verte restera «un mythe, voire un complot louche».

Mais Jimmy Harvey, lui, n’a mis que quelques secondes à lancer un «oh wow! Ça pète!» en montrant les fleurs d’échinacée pourpre du domaine Maizerets, qui lui sont apparues d’un rose vif qu’il n’avait jamais vu avant. Plus loin, les fleurs dans un arbre sont passées d’un «rose pâle» à «un bon rouge». Les panneaux de signalisation, avec les lunettes, sont d’un vert éclatant, alors qu’ils étaient pour lui d’un vert très terne.

Le journaliste, qui est daltonien du même type que M. Harvey, a remarqué la même chose. En général, c’est comme si tous les verts bénéficiaient d’une deuxième couche de peinture. La canopée et l’herbe ont beaucoup plus de teintes subtiles. On distingue aussi beaucoup plus facilement les taches rougeâtres dans la pelouse ou dans un cèdre malade, qui, sans lunettes, paraissent de la même couleur que le reste. Et les fleurs devant Le Journal de Québec ne sont pas bleues, mais violettes!

Le Journal a aussi testé les lunettes d’EnChroma conçues pour l’intérieur et les écrans d’ordinateur, mais l’effet est beaucoup plus subtil et les lunettes doivent être portées pendant une longue période pour percevoir une différence.

Le Journal a constaté que les lunettes d’intérieur, conçues pour regarder les écrans d’ordinateurs, de tablettes et de téléphones, ont un effet beaucoup plus subtil que les lunettes fumées à l’extérieur.
Photo courtoisie EnChroma
Le Journal a constaté que les lunettes d’intérieur, conçues pour regarder les écrans d’ordinateurs, de tablettes et de téléphones, ont un effet beaucoup plus subtil que les lunettes fumées à l’extérieur.

Des couleurs et des larmes

Plusieurs vidéos de gens daltoniens qui essaient les lunettes ont été vus plusieurs millions de fois sur le Web, comme celui montrant un père de famille ému aux larmes, incrédule en regardant les yeux de ses enfants. Ou cette autre montrant un jeune homme pleurer et rire en même temps en s’émerveillant devant un crayon vert et un pot de produit nettoyant violet. Pour les gens d’EnChroma, c’est la magie de la science qui opère.

«Ces vidéos, ça me touche beaucoup quand je les vois. J’ai pleuré plusieurs fois», admet M. Schmeder. «C’est incroyable et gratifiant de voir comment les gens répondent, c’est très encourageant», ajoute le PDG Tony Dykes, en entrevue téléphonique.

La demande explose

Le succès viral de ces vidéos a littéralement fait exploser la demande, à un point tel que la compagnie est complètement dépassée par son succès, avoue M. Dykes. Le nombre de commandes est passé de deux ou trois par jour à 200, voire 300 quotidiennement. La compagnie qui n’a que 12 employés embauche chaque semaine, mais ne fournit pas.

Et la suite?

EnChroma a songé à plusieurs applications pour sa technologie : des filtres pour les écrans, ou des lentilles cornéennes, par exemple. Mais tous ses efforts, pour l’instant, sont mis pour augmenter la cadence de production, qu’elle aimerait voir quintupler à court terme. Elle pourra ensuite songer à vendre des licences ou son brevet (en instance).

Pour l’entreprise, son produit devrait être couvert par les compagnies d’assurances. «La façon dont on voit, c’est important. On voit l’impact qu’ont les lunettes dans la vie des gens. On travaille avec les compagnies d’assurances pour qu’elles soient remboursées. On ne voit pas de différence entre le daltonisme et d’autres conditions qu’elles couvrent», explique Tony Dykes.

EnChroma aimerait aussi que ces lunettes soient autorisées pour passer certains tests d’entrée dans des professions — comme pilote, policier ou chauffeur —, que plusieurs daltoniens échouent. «On ne voit pas pourquoi ce ne serait pas considéré comme un accommodement raisonnable», enchaine M. Schmeder.

«J’espère qu’à travers nos efforts, on puisse sensibiliser la population du monde pour que le daltonisme devienne quelque chose de plus banal, pour que les gens daltoniens ne se sentent plus mal à l’aise de pas voir le monde comme les autres», conclut-il.

Combien ça coûte?

Les lunettes EnChroma sont en vente sur le Web seulement, et ce n’est pas donné : entre 432 $CAN et 574 $CAN. On peut y ajouter sa prescription pour 196 $CAN de plus. Le délai de fabrication peut atteindre six semaines, en plus du délai de livraison. Le Journal a fait analyser les lunettes par un opticien chez New Look, Roger Nadeau. Le verdict? La monture est très bien et les verres de polycarbonate sont «d’une qualité exceptionnelle». Les lunettes corrigent, mais ne guérissent pas.


Le daltonisme en cinq questions

Dalton comme les frères?

Dalton comme les méchants dans Lucky Luke, oui, mais aussi comme dans John Dalton, un scientifique anglais qui s’est intéressé à ce trouble de perception des couleurs au 18e siècle.

Qui est daltonien?

Le trouble touche très peu de femmes, mais 300 millions d’hommes. Le trouble est héréditaire. Pour résumer, il est transmis d’un homme atteint par le biais de ses filles, qui elles, ne développent pas le trouble. Autrement dit, quand grand-papa est daltonien, il donne le gène à sa fille qui elle, ne le sera pas.

 

Que voit le daltonien?

Les daltoniens ne voient pas en noir et blanc (ça existe, mais c’est rarissime). La plupart d’entre eux perçoivent les couleurs de base, mais avec certaines distorsions. Pour un deuteranormal, des herbes vertes seront jaunes, des fleurs violettes ou lilas paraitront bleues, un t-shirt rose pâle peut avoir l’air gris et certains rouges moyens apparaissent verts.

«Vous pensez être daltonien? Faites le test!»

( Faites glisser votre curseur pour avoir une idée de ce que voit un daltonien deuteranormal comparé à la vision normale )

 

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas?

La rétine de l’œil est dotée de 7 millions de cellules appelées cônes. Il y en a trois sortes, pour l’absorbation du rouge, du bleu et du vert. Chez le quart des daltoniens, il manque une sorte de cône. Chez les trois quarts des daltoniens, les trois cônes sont présents, mais il y a un chevauchement spectral plus grand que la normale dans l’absorbation des couleurs : les cônes rouges et vers se battent pour les mêmes longueurs d’onde, comme deux postes de radio sur la même fréquence, de sorte que le cerveau reçoit des informations erronés. C’est parfois le rouge est fait défaut (protanomalie), mais le plus souvent, c’est le vert (deuteranomalie). Six daltoniens sur dix sont deuteranormales.

Comment fonctionnent les lunettes?

«Chez les daltoniens, le chevauchement entre le vert et le rouge est plus grande que la normale et les lentilles incluent un filtre qui établit une barrière dans le spectre des couleurs qui ramène le chevauchement à la normale», explique le mathématicien Andrew Schmeder, directeur technologique d’EnChroma.

Pour les daltoniens, les courbes vertes et rouges sont plus rapprochées, c’est ce qu’on entend par «chevauchement spectral». Le filtre d’EnChroma, représenté par les bâtonnets dans ce graphique, vient diminuer la zone de chevauchement
Photo courtoisie EnChroma
Pour les daltoniens, les courbes vertes et rouges sont plus rapprochées, c’est ce qu’on entend par «chevauchement spectral». Le filtre d’EnChroma, représenté par les bâtonnets dans ce graphique, vient diminuer la zone de chevauchement