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Décider entre hommes puis rire jaune

Rencontre avec les créatrices du projet dénonçant — avec humour — le manque d’influence et de pouvoir des femmes en politique.

cooperation concept, handshake of two business men
Photo: Anya Berkut/Fotolia

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À gauche, Marilyse Hamelin: journaliste indépendante et initiatrice du blogue La Semaine rose. À droite, Marie-Ève Maillé: professeure associée à l’UQAM et blogueuse derrière La Cynique apprivoisée. Ensemble, elles décident entre hommes ou, du moins, lançaient ce projet au nom qui fait sourciller sur les réseaux sociaux. Si le procédé peut paraître simple — dévoiler des photos de situations décisionnelles où l’absence de femmes est soulignée avec humour —, la réflexion derrière, elle, est particulièrement songée.

Pour se réchauffer: comment vous êtes-vous rencontrées?

Marie-Ève: Après avoir étudié ensemble en journalisme à l’UQAM, nous nous sommes retrouvées il y a quelques années lorsque Marilyse m’a invitée à «liker» son blogue «La Semaine rose» sur Facebook. À l’époque, j’habitais en Allemagne et, pour être «polie» (rires), j’ai quand même accepté.

Marilyse: C’est vraiment ce qu’elle m’a dit! (rires)

Marie-Ève: Mais je me suis finalement laissée prendre au jeu! J’ai donc eu droit à un «crash course» sur le féminisme avec Marilyse. C’est comme ça qu’on s’est retrouvées.

Marilyse: Quelle consécration! (rires)

Le projet a été lancé à l’aide d’une photo de groupe où l’on peut voir le ministre Heurtel entouré d’une quinzaine d’hommes. Peut-on revenir sur la petite histoire entourant la création de Décider entre hommes?

Marie-Ève: Cette photo m’a fait réagir. Je me suis dit. «Ah! Il n’y a pas de femmes...» J’ai interpellé le ministre sur Twitter, Marilyse m’a repris et j’ai eu droit à un mini-succès de rien du tout avec trois «retweets» (rires)! C’est là que j’ai proposé à Marilyse de faire quelque chose [avec ça]. Au début, ça devait être un palmarès.

Marilyse: Et je lui ai dit «Mais non! Ça doit être plus viral»...

Marie-Ève: C’est ça. On voyait le potentiel là-dedans, puis on s’est dit qu’on allait dormir là-dessus.

Marilyse: Mais on n’a finalement pas beaucoup dormi!

Marie-Ève: Je me suis réveillée pendant la nuit pour prendre des notes dans le noir... par-dessus d’autres notes, d’ailleurs. Ce qui est toujours pratique.

Marilyse: Et moi, mon «hamster» a couru toute la nuit!

Marie-Ève: On a commencé à en parler sur Facebook en se disant qu’on allait se lancer un jour... puis le compte était lancé quatre heures plus tard et on invitait nos amis à s’y abonner.

Marilyse: Et ça fait deux semaines [aujourd’hui]!

«C’est un projet politisé, mais qui n’est pas partisan.»

Au-delà du manque de sommeil, comment réagissez-vous aux réactions à votre projet à ce jour?

Marilyse: On n’y pense pas beaucoup, car c’est énormément de gestion de communauté.

Marie-Ève: Et nous sommes toujours en mode expérimentation. On a été pris de cours par ce succès-là. Il a fallu se réajuster. On doit aussi varier [notre offre], car on ne veut pas «taper» sur un seul parti, par exemple.

Marilyse: C’est un projet politisé, mais qui n’est pas partisan. On veut juste démontrer et dénoncer le manque de présence et d’influence des femmes dans les sphères décisionnelles et politiques.

Marie-Ève: Le but, c’est aussi de s’amuser.

Marilyse: Ça doit nous faire rire avant tout. S’il y a une photo qui amuse l’une, mais qui n’inspire pas l’autre, on la laisse tomber.

«Plus il y a de femmes sur une photo, plus le pouvoir qu’elles représentent est moindre.»

Est-ce que le projet est également en réaction à la campagne électorale?

Marie-Ève: Non. Pas vraiment. C’est juste qu’on tente d’utiliser les photos que ces politiciens publient eux-mêmes, car c’est les photos qu’ils choisissent eux-mêmes pour se mettre de l’avant: eux, entourés d’hommes. Nous, on ne fait que prendre un miroir pour leur montrer de quoi ils ont l’air.

Marilyse: Avec leurs grands sourires satisfaits!

Marie-Ève: Et celles de Stephen Harper sont très mises en scènes avec des drapeaux canadiens au fond, des gens souriants...

Marilyse: Mulcair et Trudeau aussi. Il n’y a que le Bloc qui est un peu moins organisé de ce côté. C’est aussi le cas au provincial où je crois qu’il y a moins de «filtres».

Marie-Ève: Une autre chose que je remarque: plus il y a de femmes sur une photo, plus le pouvoir qu’elles représentent est moindre. Ça arrive très, très souvent. On voit, par exemple, beaucoup de femmes aux épluchettes du Bloc. On voit également beaucoup de femmes lors de passages de politiciens dans des CPE. Mais quand il est question de ressources naturelles, d’énergies naturelles, d’environnement...

Marilyse: de développement économique, de transports...

«On s’est fait dire que nous n’aimons pas les hommes, que nous sommes des misandres.»

Avez-vous déjà des détracteurs?

Marie-Ève: Pas beaucoup! C’est peut-être parce que le message est si puissant. C’est difficile de lui répondre «Non! Ce n’est pas vrai!»

Marilyse: Bref, les trolls qu’on a eus à ce jour, ça ne vole pas haut! On s’est fait dire que nous n’aimons pas les hommes, que nous sommes des misandres.

Marie-Ève: C’est quand même déstabilisant de se faire dire ça! Je suis une femme qui s’interroge beaucoup et j’en suis venu à me poser la question en lisant ces commentaires-là!

Marilyse: Et moi je suis du genre à lui dire «Voyons, Marie!» (rires) On se complète bien!

Marilyse Hamelin et Marie-Ève Maillé.
Courtoisie
Marilyse Hamelin et Marie-Ève Maillé.

Marie-Ève: Mais il y a toutefois une critique à laquelle j’aimerais répondre: «c’est parce que les femmes ne sont pas aussi intéressées par la politique».

Marilyse: Qui ne vient pas de trolls, par contre.

Marie-Ève: Non. C’est une critique, mais je ne comprends pas comment on peut nous lancer sur une page — politisée! — lancée par deux femmes — qui s’intéressent à la politique! — et qui est maintenant suivie par plus de 4000 personnes qui doivent, elles aussi, avoir un intérêt pour la politique et la place de la femme au sein de celle-ci!

Marilyse: C’est un stéréotype. C’est naïf. C’est nier tous les obstacles systémiques pour faire rentrer des femmes dans la politique: par exemple, il n’y a pas de congé familial parental, il faut être totalement disponible... ce qui peut nuire à l’équilibre travail-famille. Autant pour les hommes que les femmes, d’ailleurs.

Marie-Ève: Beaucoup de gens accusent le gouvernement libéral de poser des gestes qui ont l’air d’un plan orchestré pour nuire aux femmes. J’en doute. Je crois qu’ils ont mal évalué l’impact de leurs décisions et on se retrouve aujourd’hui devant le fait accompli. Ce que je trouve choquant, c’est que le gouvernement ne veut même pas se pencher sur la question et se demander si c’était possible.

Marilyse: Alors qu’en théorie, ils ont le personnel pour faire les études appropriées, mais ça ne se fait pas!

Marie-Ève: Je ne crois pas que leur intention est de nuire. C’est seulement de la mauvaise gestion... mais l’impact est le même! Il faudrait donc regarder ce problème de face.

Marilyse: Et ça non plus, ça ne se fait pas! Il y a plusieurs communautés qui sont vulnérables. Notre projet se concentre sur les femmes.

Marie-Ève: Notre message n’est pas nouveau. Nous ne sommes pas les premières à dire qu’il manque de femmes en politique. Monique Jérôme-Forget le disait également. Philippe Couillard a également été critiqué lorsqu’il a formé son cabinet parce qu’il manquait de femmes.

Marilyse: Il y a des études qui sont sorties le 8 mars dernier et qui démontrent que les électeurs sont prêts à élire des femmes autant en Allemagne — avec Angela Merkel — qu’ici. Le problème, c’est les partis qui n’en recrutent pas assez suffisamment. [...] Mais nous ne voulons pas être le Conseil du statut de la femme. Nous, nous avons un projet web visuel qui illustre la situation, mais je suis quand même tannée qu’on nous dise qu’on chiale sans proposer de solutions. Il y en a des solutions!

Marie-Ève: On se fait aussi dire qu’on devrait se présenter en politique... ce que je trouve aberrant, parce qu’il y a différentes façons de faire de la politique. Il y a différentes façons de s’impliquer et je crois qu’avec Décider entre hommes, je ne crois pas qu’on puisse nous reprocher de ne pas être passées à l’action! On a vraiment mis quelque chose en branle!

Marilyse: Les gens en parlent, mais y participent aussi! Des gens nous disent qu’ils constatent de plus en plus qu’on «décide entre hommes». On nous envoie également des photos à commenter et c’est ça qu’on veut.

Marie-Ève: On veut que le «virus» se répande! On aimerait que ça ne soit plus normal [qu’on «décide entre hommes»].

Marilyse: Selon l’ONU, pour qu’un groupe ait de l’influence, il doit être représenté à au moins 30%. Nous sommes loin de ça pour les femmes à l’Assemblée nationale, mais aussi dans les mairies et les MRC, par exemple.

Marie-Ève: On compte 17,4% de mairesses au Québec. Seulement 19% des préfets dans la province sont des femmes.

Marilyse: À Montréal, il n’y a que quatre mairesses sur 19 arrondissements. Toute la documentation est là, mais personne ne va lire ça. C’est «plate» et les gens sont pressés. Tandis qu’avec Décider entre hommes...

Marie-Ève: C’est visuel et c’est drôle... deux «armes de choix» sur les réseaux sociaux!

Marilyse: En utilisant l’humour, nous sommes de «bonnes féministes présentables»! (rires)

«Bordel, nous sommes la moitié de la population, c’est clair que nous ne serons pas d’accord sur tout!»

Justement, le terme «féministe» suscite beaucoup de passions ces jours-ci. Que pensez-vous des réactions — autant positives que négatives — autour du mouvement?

Marilyse: Il n’y a pas qu’un féminisme, mais bien des féminismes. Ce n’est pas un bloc monolithique. Y’en a qui sont plus à gauche, d’autres qui sont plus radicales...

Marie-Ève: Y’en a qui me tombent sur les nerfs! (rires)

Marilyse:... et je me tombe moi-même sur les nerfs parfois! Il n’y a pas de consensus. C’est normal et c’est sain ainsi. Bordel, nous sommes la moitié de la population, c’est clair que nous ne serons pas d’accord sur tout! (rires) Je constate surtout une certaine prise de conscience: 50% de la population est mal représenté et il y a une sensibilité grandissante à cet effet dans la société québécoise.

Marie-Ève: Il y a un «momentum». Je crois que de plus en plus de femmes — et de gars — acceptent l’idée de se réapproprier le terme féministe... ce qui déstabilise une autre frange d’individus. La réaction face à l’échange entre Guy Julien et Yvon Picotte en témoigne. Il y a 30 ou 20 ans, ça aurait passé [sans faire de tollé].

Marilyse: Il y a 10 ans même!

Marie-Ève: Et c’est correct qu’on en vienne à ce que messieurs Julien et Picotte ne puissent plus faire des choses de mononcles du genre sans créer de tollé.  C’est correct qu’ils soient pointés du doigt et qu’ils aient l’air ridicules, car le propos l’était également.

Marilyse: C’est ce qu’on fait également avec notre projet. On retourne nos projecteurs vers ces personnes.

Alors que votre projet dénonce le manque flagrant de femmes dans les sphères de pouvoir, on peut également souligner la position d’Angela Merkel, l’influence de l’avocate Amal Alamuddin Clooney ainsi que l’impact de la chroniqueuse techno Anita Sarkessian. Croyez-vous que «ça va en s’améliorant»?

Marilyse: Personnellement, je ne crois pas. Même s’il y a un «momentum» et une prise de conscience, ça ne se reflète pas systémiquement. On stagne au sein de conseils d’administration et on a reculé à l’Assemblée nationale. Il y a quelque chose qui ne marche pas, même s’il y a des pistes de solutions pour que les femmes s’impliquent plus en politique: un calendrier parlementaire adapté au calendrier scolaire, des incitatifs comme les remboursements de frais de garde et de déplacements, condenser le travail parlementaire pour être plus souvent dans la circonscription de résidence, etc.

Marie-Ève: À certains égards, je dirais que je suis très optimiste de voir qu’Anita Sarkessian est reconnue au-delà des États-Unis et du cercle — la culture des jeux vidéo — dans lequel elle évolue. Parallèlement à ça, par contre, la haine qu’elle suscite est disproportionnée! Et ça, ça m’inquiète.

Marilyse: On le vit au Québec aussi. Le 8 mars, on était une quarantaine de blogueuses féministes de la province signaient une lettre commune pour témoigner de notre ras-le-bol fasse à l'intimidation, les propos haineux et le harcèlement en ligne dans plusieurs journaux et on a reçu des menaces!

Marie-Ève: Des commentaires qui vont s’en prendre, par exemple, à notre physique, à notre sexualité, etc.

Marilyse: À ce sujet, la propagande haineuse au Canada est proscrite par le Code criminel envers la religion, l’orientation sexuelle, mais toujours pas les femmes!

[En ce jour soulignant la deuxième semaine d’existence de votre projet], qu’est-ce qui s’en vient pour celui-ci au fil des prochains jours?

Marilyse: Seul l’avenir nous le dira! Au début, on voulait toujours garder la même phrase accompagnant la photo et le même mot-clic, mais ça devenait un peu ennuyant alors on a commencé à s’amuser avec. On n’a pas créé ça avec un objectif précis ou une date d’expiration. Bref, on ne sait vraiment pas ce qui s’en vient et c’est très bien ainsi!

Marie-Ève: On a créé un engouement pour un enjeu... qui n’est pas abordé par nos politiciens. Ce qui fait qu’il ne se retrouve pas à l’agenda public. J’ai le rêve secret que les journalistes se mettront à interpeller les élus à ce sujet là lors de la prise de photos officielles du genre. On rêve en couleurs, mais ça serait le «fun» que ça se rende jusque là! (rires)


Décider entre hommes est également sur Facebook.