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Lettre ouverte d'une directrice d'école: morsures, coups et pleurs

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Cher monsieur le premier ministre,

Je suis directrice d’école. Je ne ferai pas de préambule : nous souffrons, les enfants souffrent, le personnel des écoles souffrent.

Aujourd’hui, deux éducatrices spécialisées de mon école se sont fait mordre et cracher au visage. Elles ont reçu des coups de tête en essayant de protéger un enfant qui se mettait en danger. En venant leur prêter assistance, je me suis aussi fait cracher au visage par ce même petit garçon de 7 ans. Le personnel de mon école a dû maintenir l’élève pendant près d’une heure, le temps qu’un grand-papa vienne le chercher. Dès qu’on le lâchait, il frappait violemment dans les murs, dans les vitres, dans les meubles. On l’entendait crier même à l’extérieur de l’école alors que les fenêtres étaient fermées.

Pendant ce temps, un voisin de la classe d’à côté était lui aussi en crise. Le petit garçon éprouve le besoin de tester les limites de l’encadrement de l’adulte tous les jours. Il fait de l’opposition, s’arrête de travailler lorsque bon lui semble et dérange l’ensemble des élèves de sa classe, remplie au maximum.

On est à peine au début octobre et mes deux enseignantes sont en pleurs. Je n’exagère pas Monsieur le premier ministre. Elles pleuraient toutes les deux ce midi. Elles ont eu peine à terminer leur journée.

Ces deux enfants n’ont pas de diagnostic, pas de code ni de classe spéciale. Ils vont parfois très bien alors qu’en d’autres temps, ils valent les vingt-trois autres élèves du groupe. Pourtant, ils ne comptent toujours que pour un dans notre pondération de classe remplie jusqu’au plafond. Ils ont les capacités académiques des élèves de leurs niveaux, ne sont ni autistes ni TDAH. Ils ont simplement eu la vie difficile dès leur naissance. L’école ne peut pas leur inventer des parents aimants et présents. Pourtant, c’est à l’école qu’ils passent la majorité de leur temps.

Que puis-je leur offrir ? J’ai une éducatrice spécialisée qu’on m’a octroyée pour deux enfants autistes intégrés en classe régulière de maternelle. Nous l’empruntons pour les crises. Ce midi, pendant les crises, l’un d’eux a échappé un bol de soupe complet sur lui et tous ses amis. Il n’a pas mangé, s’est couvert les oreilles des deux mains et s’est mis à crier. Il n’y avait plus personne pour l’aider.

Je me sers de mon maigre petit budget de réussite éducative pour payer du temps d’éducation spécialisée à une deuxième employée à raison de 4 heures par semaine. Heureusement, la deuxième crise est survenue pendant son quart de travail sinon, qu’aurions-nous fait ? Le maintient d’enfant dangereux n’est ni dans la formation ni dans la description de tâche d’aucun autre employé. Avez-vous déjà essayé de calmer un enfant en crise violente sans technique et sans avoir l’assurance de ne pas vous faire blesser ? 

Et, encore, je ne vous ai pas parlé des autres enfants à grands besoins dans mon école. Je me suis limitée à ceux qui frappent, mordent et hurlent pour vous donner l’exemple d’une journée typique. Je ne vous ai pas parlé de l’enfant qui a un âge mental de 2,8 ans en maternelle, de ceux qui frappent régulièrement dans la cour d’école, de tous ceux qui ont de graves difficultés d’apprentissages qu’on doit laisser de côté lorsqu’on gère des crises ni de l’enfant qui a un oignon dans sa boîte à lunch pour dîner. Avez-vous déjà eu à expliquer à un enfant autiste que lorsqu’il fait ses besoins à la toilette, il ne peut pas sortir les fesses à l’air devant tous ses camarades pour se faire essuyer ? 

Je suis directrice d’une école normale avec des enfants « réguliers ». Cette année, j’ai plusieurs élèves à grands besoins intégrés dans des classes régulières avec des miettes de mesures d’appui divisées entre écoles. N’allez pas me dire qu’il y a de l’argent caché à la commission scolaire. À lui seul, notre directeur général doit cumuler au moins huit postes, mais un seul salaire. Les conseillers pédagogiques cumulent autant de matières qu’une boîte à surprise et des avsec ont été congédiés. Et, les surplus au service de garde ? Avec les coupures que vous avez faites et la facture refilée aux parents, il n’y a jamais eu aussi peu d’inscriptions. Ce sera déjà beau si on arrive à la fin de l’année.

Nous sommes nombreux à le répéter. Nos besoins sont criants. Nous ne nous ferons pas reprendre une autre année. L’intégration sans mesure d’appui, c’est impossible. Nous ferons des demandes de classes spéciales pour l’an prochain. À moi seule, j’en prépare au moins huit. Je vous le dit, Monsieur le premier ministre, les ouvertures de classes spéciales vont exploser l’an prochain et ce sera de votre faute.

Je fait partie d’une école ordinaire. Ma réalité est celle de plusieurs autres. J’ai de nombreuses personnes de mon entourage qui travaillent dans des commissions scolaires différentes. Notre sort est égal. Sortez vos dollars Monsieur le premier ministre, car l’argent que vous n’avez pas mis dans les mesures d’aide aux écoles, vous allez le payer en congé de maladie. Je n’ai jamais vu autant de gens épuisés en début d’année.

Et, parlant d’argent, j’ai entendu une statistique cette semaine. Les employeurs québécois prévoient accorder une augmentation salariale moyenne de 2,6 % en 2016, selon les dernières prévisions salariales du Conseil du patronat du Québec (CPQ). Que le gouvernement prévoit-il pour les enseignants ?  Zéro pour les deux prochaines années. Des miettes pour des gens ayant minimalement un baccalauréat. Vous avez demandé cela en 2010 et vous demandez à peu près la même chose jusqu’en 2020. Dix ans à suer sa vie sans aucune reconnaissance financière. Vous exagérez. 

Avec tous les députés et ministres qui se servent grassement en primes de départ et toute une génération d’enfants, d’éducateurs et d’enseignants qui souffrent, le Québec a de quoi avoir honte. Pour cela, de toute ma vie, je fais la promesse de ne jamais plus voter libéral. Vous m’avez perdue pour toujours et ce, même si juste avant les prochaines élections, vous trouvez un cadeau magique pour les écoles. Parce qu’il sera trop tard. Parce que vous nous aurez fait souffrir trop longtemps. L’école québécoise, dans sa réalité, dans son quotidien, sur le plancher, c’est l’enfant battue du système québécois.

 


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