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La violence conjugale plus répandue chez les policiers?

Un auteur appuie cette thèse, en contradiction avec les chiffres du Québec

Le pourcentage de policiers violents augmente lorsqu’il s’agit d’agents qui travaillent la nuit et à la lutte contre les stupéfiants. Les chiffres sont aussi plus élevés chez les poli­ciers moins expérimentés et chez ceux qui travaillent plus de 50 h/semaine.
Photo Agence QMI, Maxime Deland Le pourcentage de policiers violents augmente lorsqu’il s’agit d’agents qui travaillent la nuit et à la lutte contre les stupéfiants. Les chiffres sont aussi plus élevés chez les poli­ciers moins expérimentés et chez ceux qui travaillent plus de 50 h/semaine.

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La publication récente d’un livre prétendant qu’il y a une «épidémie secrète» de violence conjugale chez les policiers fait sursauter les forces de l’ordre québécoises.

«Un nombre bouleversant de cas de violence conjugale se déroule derrière les murs des maisons de policiers alors que la plupart des services de police font très peu pour les contrer», écrit d’entrée de jeu l’auteur Alex Roslin dans son livre intitulé Police Wife, qu’il co-signe avec Susanna Hope.

Alex Roslin, auteur
Photo Le Journal de Montréal, Claudia Berthiaume
Alex Roslin, auteur

Pour appuyer son propos, l’auteur québécois cite deux études américaines datant du début des années 1990 montrant que 40 % des policiers auraient été violents avec leur conjointe au cours de l’année précédente.

En entrevue avec Le Journal, Roslin avance que ses années de recherche sur le sujet lui permettent de conclure que les proportions et la «culture de police» sont les mêmes au Canada. Le fléau serait toutefois caché derrière un «mur bleu du silence». Une affirmation qui ne trouve pas écho auprès des différents acteurs des milieux policier et sociocommunautaire québécois (voir autre article).

15 fois plus élevé

Trois causes expliqueraient ce taux de violence conjugale 15 fois plus élevé que celui de la population générale, d’après Roslin.

Il y a d’abord le pouvoir et le contrôle. «Beaucoup entrent dans la police avec les meilleures intentions. [...] Mais certains peuvent être attirés pour d’autres raisons, parce qu’ils aiment le pouvoir que confère le fait d’avoir une arme, un badge et un uniforme, parce qu’ils sont insécures ou ont une rage d’être en contrôle», croit-il.

Roslin évoque aussi une «attitude dérogatoire envers les femmes». À titre d’exemple, un sondage réalisé auprès de 873 policiers américains en 2006 indiquerait que seulement 7,1 % acceptent que «les femmes sont aussi capables que les hommes de penser logiquement».

Enfin, «la troisième raison pour laquelle autant de policiers sont violents à la maison semble être simplement le fait qu’ils peuvent s’en tirer», note Roslin, prétendant que les agents se protègent entre eux lors d’une enquête.

Criblée de balles

L’auteur cite l’exemple de Jocelyn Hotte, un policier de la GRC qui a tué son ex-conjointe Lucie Gélinas sur une autoroute montréalaise en 2001. Cette dernière avait porté plainte à la police de Laval une semaine avant sa mort, une plainte qui avait été jugée infondée.

«Ce n’est pas seulement la police de Laval et la GRC qui n’ont pas agi. [...] Aucun autre service de police ou gouvernement au Canada n’a tiré les leçons de cette tragédie, d’après ce que je peux voir», déplore-t-il, précisant qu’aucun policier n’est automatiquement congédié s’il est reconnu coupable de violence conjugale.

Roslin va même jusqu’à dire que le Canada «traîne 20 ans derrière les États-Unis en laissant des armes dans les mains des abuseurs».

«Peut-être qu’il y aura un autre incident grave si rien ne change», a prévenu l’auteur en entrevue avec Le Journal.


Ce qu'ils ont dit

«En raison de la Loi sur la police, quand un policier est reconnu coupable d’une infraction criminelle, il passe devant un comité où il doit prouver pourquoi il ne devrait pas être destitué.»

– Commandant Ian Lafrenière, police de Montréal

«Le sentiment de clan et d’autoprotection existe dans la police, c’est sûr. Mais ce que j’ai vu, c’est davantage des collègues qui agissaient comme premier intervenant pour écouter un policier et essayer de l’amener en thérapie. Ils ne se cachent pas.»

– Diane Thibodeau, psychologue ayant œuvré en milieu policier

«Sans études faites ici, on ne peut pas conclure qu’il y a plus de violence conjugale chez les policiers que dans d’autres professions. On ne peut que faire des hypothèses.»

– Claudine Thibodeau, travailleuse sociale à SOS Violence conjugale

«Les maisons qui hébergent des victimes de violence conjugale travaillent avec des policiers qui sont très sensibles à la problématique. Ils ont des normes à respecter et des procédures à suivre quand ils évaluent les facteurs de risque.»

– Sylvie Langlais, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Statistiques québécoises

Le pourcentage de policiers violents augmente lorsqu’il s’agit d’agents qui travaillent la nuit et à la lutte contre les stupéfiants. Les chiffres sont aussi plus élevés chez les poli­ciers moins expérimentés et chez ceux qui travaillent plus de 50 h/semaine.
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier

Ministère de la Sécurité publique (2014)

  • 216 allégations d’infractions criminelles pour l’ensemble des policiers québécois*
  • 14 895 policiers permanents au Québec
  • Proportion de 1,45 %

*Il est probable qu’il ne s’agisse pas que de cas de violence conjugale

Sûreté du Québec (1er janvier au 30 septembre 2015)

  • 3 allégations de violence conjugale ont fait l'objet d'une enquête à l’interne**
  • 5800 policiers
  • Proportion de 0,05 %

**Il est possible que d’autres cas soient enquêtés par des corps de police municipaux

Service de police de la Ville de Montréal (1er janvier au 30 septembre 2015)

  • 4 allégations de violence conjugale
  • 4600 policiers
  • Proportion de 0,09 %

Quelques cas québécois de violence conjugale impliquant des policiers

Jocelyn Hotte, GRC

Jocelyn Hotte
Photo d'archives
Jocelyn Hotte

Le 23 juin 2001, il poursuit son ex-conjointe Lucie Gélinas sur deux autoroutes de la grande région de Montréal. Le policier a criblé sa voiture de balles tout en conduisant. Mme Gélinas est morte et ses trois passagers ont été grièvement blessés. Hotte a été reconnu coupable de meurtre prémédité et de tentatives de meurtre l’année suivante. Il est mort d’un cancer en prison l’année dernière.

Pierre Daviault, ville d’Aylmer

En 2000, le policier de 24 ans d’expérience est arrêté et accusé d’avoir agressé et drogué trois ex-copines. Il a plaidé coupable et a été condamné à trois ans de probation.

Enquêteur du SPVM dont l’identité ne peut être révélée

Accusé en 2014 d’avoir harcelé sa conjointe depuis 2005. On lui reprochait aussi d’avoir frappé et menacé sa conjointe et un de ses enfants.

Les plaintes ont été retirées en avril dernier et le policier a été acquitté.

 


La réalité du Québec loin des statistiques américaines

Les statistiques montrent que le nombre de policiers québécois faisant l’objet d’allégations criminelles en tous genres est bien loin de la situation américaine citée dans Police Wife.

En 2014, 216 policiers ont fait l’objet d’une enquête, d’après les chiffres du ministère de la Sécurité publique. Cela représente 1,45 % de l’effectif policier total.

Les intervenants contactés par Le Journal sont unanimes sur le fait qu’on ne peut pas calquer les statistiques américaines sur la réalité québécoise.

É.-U. vs Canada

«C’est un drôle de raccourci intellectuel de prendre un chiffre comme ça et de faire une règle de trois sans tenir compte de toutes les variables», a noté le commandant Ian Lafrenière, porte-parole de la police de Montréal.

Ian Lafrenière, police de Montréal
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier
Ian Lafrenière, police de Montréal

«La police aux États-Unis et au Canada, ce sont deux univers différents. Là-bas, les policiers vont tirer avant de poser des questions. Ils ne font pas face à la même violence», renchérit la psychologue Diane Thibodeau, qui a longtemps travaillé en milieu policier.

Et d’après la Loi sur la police, qui prévaut au Québec, tout policier a l’obligation de dénoncer un collègue s’il le sait impliqué dans une infraction criminelle, sans quoi il pourrait lui-même être accusé.

Il n’y aurait donc pas d’omertà ou de théorie du complot voulant que les policiers sabotent les enquêtes concernant leurs pairs, affir­ment plusieurs policiers contactés par Le Journal.

«Tous les dossiers sont soumis au Directeur des poursuites criminelles et pénales pour analyse. C’est lui qui décide s’il y aura des accusations ou non», explique le capitaine Guy Lapointe, porte-parole de la Sûreté du Québec.

Guy Lapointe, Sûreté du Québec
Photo Le Journal de Québec, Annie T Roussel
Guy Lapointe, Sûreté du Québec

Des alliés

Bien que les policiers travaillent au quotidien dans «une relation de pouvoir» avec les citoyens, la psychologue Diane Thibodeau ne croit pas qu’il y ait plus de violence conjugale dans leurs rangs pour autant.

«Je ne serais pas prête à dire qu’ils sont plus violents que les autres métiers où l’on retrouve des gens dominants, comme les chirurgiens, par exemple», souligne-t-elle.

«Il y a de la violence conjugale dans tous les types d’emplois. Chose certaine, les policiers sont des alliés très importants pour lutter contre le phénomène», rappelle Claudine Thibodeau, travailleuse sociale à SOS Violence conjugale.

 

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