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Aujourd'hui, j'ai trente ans et je ne crois plus aux contes de fées

Aujourd'hui, j'ai trente ans et je ne crois plus aux contes de fées
Marie-Pier Gagné

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Je n’ai pas d’enfant, pas de chum, pas d’appart, mais j’ai 30 ans. Aujourd’hui.

À 10 ans, j’étais une princesse. Ma couleur préférée était le rose, je n’aimais pas trop les robes, mais je croyais aux princes charmants et j’avais un plan : j’allais rencontrer l’homme de ma vie à l’école. Un beau grand blond aux yeux bleus (comme John, le chum de Pocahontas) que j’allais heurter maladroitement dans une collision frontale en tournant le coin d’une rangée de casiers; les cartables qui éclatent, les feuilles qui virevoltent, les crayons qui claquent sur le sol, les yeux dans les yeux... Le grand coup de foudre. Après nos études, nous allions voyager dans les contrées les plus exotiques et c’est au pays d’Aladin qu’il allait demander ma main. En revenant au pays, nous allions nous acheter un château (celui de Cendrillon) et vivre heureux avec beaucoup d’enfants.

[Ajoutez ici des écureuils qui chantent et des oiseaux qui servent le thé.]

Merci Walt Disney.

Ben non... Ce n’est pas arrivé.

J’ai commencé le cégep à 17 ans avec l’ambition d’être médecin parce que j’étais bonne en sciences. Mais j’haïssais les sciences, donc je me suis inscrite en Soins infirmiers. Deux stages plus tard, j’ai surtout appris à quel point je suis dédaigneuse. J’ai failli vomir sur un patient en changeant sa couche. Oh, et une patiente est décédée dans mes bras. La session suivante, j’étais en Arts et Lettres. Beaucoup plus propre comme programme. J’aimais ça, mais j’ai décidé de faire une technique. À 24 ans, j’avais enfin mon DEC en Communications ou quelque chose du genre...

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Marie-Pier Gagné

Ça fait... six ans de cégep. J’ai pris autant de temps à faire mon cégep que mon primaire. Et pendant tout ce temps, aucune collision frontale dans une rangée de casiers ne s’est produite. C’est peut-être pour ça que j’ai collé si longtemps sur les bancs d’école?

Bon d’accord, vous n’êtes pas dupes; si on calcule bien (24 - 17), ça ne fait pas six ans, ça en fait sept. La vérité c’est que j’ai fait une dépression. Une solide dépression avec crises d’anxiété. La grosse affaire avec antidépresseurs et thérapies. J’ai arrêté l’école pendant un an pour m’en remettre.

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Marie-Pier Gagné

C’est après mon DEC, post-dépression, que j’ai voyagé. Avec pas de chum et avec pas d’argent. «Les voyages, ça forme la jeunesse», qu’ils nous disaient. Moi, je vous dis que ça forme aussi de belles grosses dettes, avec intérêts pendant des années. Par contre, je ne veux pas me vanter, mais je l’ai eue ma demande en mariage. Oh que oui. La grande demande sur une plage exotique, les pieds dans le sable, les cheveux au vent et à la lueur de la lune en croissant... Sauf que mon prétendant ne voulait que sa citoyenneté canadienne... :(

J’ai bâti ma carrière. Pas eu le choix, je devais payer mes dettes. J’ai eu des jobs qui m’ont donné l’envie de tout foutre en l’air et de recommencer mon cégep. Ou l’université. Ou peu importe. J’ai fait un quart de travail de 23 heures en ligne pour n’être payé que huit... J’ai travaillé de nuit pour ensuite travailler de jour... le lendemain matin. Ah oui, j’ai lavé des vitres à la demande de mon patron qui se faisait un plaisir de me rappeler que dans mon contrat, c’était ça les «autres tâches connexes», après lui avoir servi un énième latte.

Mais c’est nice les comm... J’ai donc persévéré en enviant les conditions de travail des hygiénistes dentaires.

Et j’ai bien pensé avoir rencontré mon prince charmant. À quelques reprises. Mais ils étaient loin d’être des princes... et vraiment pas charmants, pour certains. Rien à voir avec ceux de Disney, tous prêts à venir te sortir de la merde sur leur cheval blanc. Quand je pense que la plupart des gars de ma génération ne sont même pas capables de poser une tablette. Il y en a eu un avec qui ç’a été plus sérieux. Nous avons passé deux ans et demi à construire notre petit nid confortable et à fabuler sur des projets futurs, comme l’achat d’un château, et pour l’éventuelle reproduction de la royauté.

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Marie-Pier Gagné

Mais il y a trois mois, je suis partie. Les crises d’anxiété étaient revenues au galop au château du confort. Je n’étais pas bien.

Ok bye, la vie de princesse.

Et aujourd’hui, c’est ma fête.

J’habite chez mes parents avec mon chat.

Je regarde autour de moi et en général, les gens de mon âge sont casés, ont une maison et des enfants. Et je pensais que c’était ça le conte de fée! Quand je les vois se rendre à leur rendez-vous hypothécaire pour emprunter encore plus d’argent pour réparer le toit qui coule, quand je les vois rentrer au travail cernés jusqu’au nombril parce que le plus jeune a attrapé la gastro et quand je tombe sur le profil Tinder d’un ami marié... Ça pue le bonheur.

Bien sûr que j’aimerais trouver un complice de vie, un lover, un amant, un conjoint de fait, mais pas à tous prix. J’aime mieux être seule que mal accompagnée, comme on dit. De toute façon, je n’ai pas besoin de prince pour me poser une tablette. Et le mariage? Ouf... Pas certaine. J’ai de la misère à organiser mon party de fête. Et quand je pense à la liste d’invitée, j’angoisse.

Je ne sais pas si je veux vraiment avoir un château, ou même une maison à moi. J’aime mieux voyager que de regarder les murs vides de mon condo.

Je ne sais pas si je veux des enfants. J’entends mon horloge biologique qui fait tic-tac-tic-tac, mais je m’en fous. Dans le pire des cas, j’élèverais des chats sur une fermette en campagne.

Ça peut vous sembler pathétique et déprimant, mais je n’ai jamais été si heureuse de toute ma vie.

Ma vie n’est exactement pas comme je l’avais imaginée. Elle est encore mieux. Je n’ai pas de plan pour la suite. Tout ce que je me souhaite, c’est qu’à 40 ans, j’aurais évolué encore pour être plus heureuse, peu importe ce que la vie m’apportera.

Je me sens bien. Je me sens libre.

J’apprends à aimer l’incertitude devant moi.

 

Fuck you, Walt Disney.