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Un vaste scandale qui résonne jusqu’au Québec

Des pots-de-vin autour d’une vieille raffinerie revendue 17 fois plus cher

La raffinerie est tellement rouillée qu’elle était surnommée la petite rousse.
Photo Agence QMI, Daniel Kramer La raffinerie est tellement rouillée qu’elle était surnommée la petite rousse.

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Jean-François Cloutier et Sarah Sanchez, Bureau d’enquête
 

Une raffinerie de pétrole vendue à prix d’or est au cœur d’un vaste scandale de pots-de-vin et de corruption alléguée qui ébranle le Brésil depuis plusieurs mois et qui a maintenant des échos jusqu’au Québec.

La justice brésilienne et les médias du pays s’intéressent de très près à la vente de cette raffinerie du Texas à la société d’État brésilienne Petrobras, qui l’a payée 17 fois plus cher que ce que des investisseurs avaient payé à peine un an plus tôt.

Cette raffinerie a été achetée 42,5 millions $ US en 2005 par Transcor Astra, une entreprise contrôlée par un holding du baron belge Albert Frère, auprès d’héritiers associés à la famille Rockefeller. Elle a été rapidement revendue à Petrobras 1,2 milliard $ US.

Le Mouvement Desjardins, le Fonds des professionnels du Québec (la caisse de retraite des médecins spécialistes) et un fonds de la Banque Royale du Canada se sont joints à la mi-octobre à un recours collectif aux États-Unis.

Ils disent s’être fait berner, entre autres avec la vente à un prix «vastement gonflé» de cette raffinerie. Les trois ont investi plusieurs millions dans Petrobras.

«En 2006, Petrobras a radicalement surpayé pour acheter la raffinerie de Pasadena», affirment-ils dans le recours.

Administrateur de Pargesa

Albert Frère est un partenaire de très longue date de la famille Desmarais, de Montréal.

Les familles Frère et Desmarais sont, entre autres, associées, dans le holding financier Pargesa.

Un des administrateurs de Pargesa, Gilles Samyn, aurait d’ailleurs joué un rôle et aurait touché de généreux bonis dans une transaction qui est présentement sous la loupe des autorités brésiliennes, selon des documents obtenus par notre Bureau d’enquête.

Questionné sur cette affaire, le chef du contentieux de Power Corporation, Me Stéphane Lemay, nie tout lien entre son groupe et l’affaire Petrobras au Brésil. «Nous ne sommes pas au courant du dossier auquel vous faites référence. Notre seul lien avec la CNP (groupe Frère) est notre co-contrôle, avec eux, de la société de holding européenne Pargesa. Ni Power Corporation, ni la société Pargesa ne sont liées, directement ou indirectement, aux transactions que vous mentionnez dans votre courriel», nous a-t-il écrit.

La raffinerie qui est au cœur du scandale est pourtant décrite comme désuète par l’ex-directeur des approvisionnements de Petrobras, Paulo Roberto Costa, devenu délateur en 2014 pour la justice brésilienne. Ce dernier a lui-même été condamné à 12 ans de prison en juillet 2015 pour corruption et blanchiment d’argent dans une autre affaire liée à des raffineries de Petrobras.

Témoignage explosif

Paulo Roberto Costa a fait des déclarations troublantes lors d’un interrogatoire mené en 2014 par la police fédérale (l’équivalent de la GRC au Brésil):

Paulo Roberto Costa, Délateur
Photo Reuters
Paulo Roberto Costa, Délateur

• Il a admis avoir reçu un pot-de-vin de 1,5 million $ US pour ne pas se mêler de la transaction entre la compagnie d’Albert Frère, Astra, et Petrobras en 2005.

• Il a dit avoir reçu l’argent du pot-de-vin d’un lobbyiste. «Je pense que l’argent provenait d’Astra», a-t-il déclaré.

• Il a dit que les fonds lui ont été versés dans un compte au Liechtenstein, un paradis fiscal.

• Il a dit avoir averti la haute direction de Petrobras du fait que la raffinerie d’Astra était vieille et non adaptée au traitement du pétrole lourd de Petrobras.

• Il a dit qu’Astra n’avait aucune expérience dans le raffinage, étant d’abord et avant tout une compagnie de trading.

• Il a évoqué des pots-de-vin de 20 à 30 millions $ US qui auraient été versés par Astra à Nestor Cervero, directeur du secteur international de Petrobras. (Cervero a été condamné à 12 ans de prison en août pour corruption et blanchiment d’argent liés à d’autres projets de Petrobras.)

Selon le témoignage récent d’un lobbyiste, Fernando Soares, qui s’est aussi mis à table, le paiement d’avantages abusifs a été fait par Astra, qui a transféré un montant de 15 millions $ US afin qu’il puisse acheminer le montant des pots-de-vin promis à chaque personne impliquée.

Plusieurs rapports ont été commandés depuis 2012 pour tenter de comprendre comment et pourquoi la société d’État brésilienne, cotée en Bourse, a pu payer aussi cher pour une raffinerie rebaptisée «petite rousse» (vu l’état avancé de la rouille) par les employés de Petrobras.

Opération «lave-auto»

C’est une découverte tout à fait fortuite dans un poste de police de province brésilien, en 2012, qui a permis de mettre à jour ce vaste scandale tentaculaire.

Par un pur hasard, un policier a reconnu la voix d’un blanchisseur d’argent notoire lors d’une écoute électronique. Des liens ont pu être établis entre lui et des cadres supérieurs de Petrobras, dont Paulo Roberto Costa, qui est ensuite devenu délateur. Cette découverte a donné naissance à l’opération Lava Jato (en français, littéralement, «lave-auto»), qui a permis de mettre au jour un des plus grands scandales de corruption de l’histoire du Brésil.

L’opération Lava Jato scrute la corruption au sein de Petrobras. Elle cible de nombreux projets de l’entreprise, dont celui de la raffinerie de Pasadena, au Texas. En novembre, les enquêteurs ont donné une conférence de presse pour annoncer la 20e phase de l’enquête, l’opération «Corrosion», qui se concentrera sur l’achat de cette raffinerie.

Jusqu’à la présidente

La situation est d’autant plus troublante que c’est Dilma Rousseff, l’actuelle présidente du Brésil, qui était présidente du conseil de Petrobras à l’époque de la vente de la raffinerie de Pasadena par l’entreprise d’Albert Frère à Petrobras.

Dilma Rousseff, Présidente du Brésil
Photo Reuters
Dilma Rousseff, Présidente du Brésil

Celle-ci a déclaré ne pas avoir été mise au courant de toutes les clauses du contrat quand elle a donné son feu vert à la transaction.

Dès 2003

Le rapport interne de Petrobras révèle que des échanges entre Astra et Petrobras ont eu lieu dès 2003 pour explorer l’acquisition d’opérations de raffinage à l’étranger.

À l’époque, Astra ne possédait aucune raffinerie ni même aucune expérience dans le raffinage.

Les documents montrent qu’un vice-président de la compagnie Astra du groupe d’Albert Frère, Alberto Feilhaber, est entré en contact avec Petrobras un mois à peine après l’achat de la raffinerie de Pasadena pour tenter de la vendre. Celui-ci est toujours employé par d’Astra en Californie. Il est aussi un ex-employé de Petrobras.

Il n’a pas répondu à un courriel que nous lui avons envoyé.

Des investisseurs québécois disent avoir été trompés

Le Mouvement Desjardins, le Fonds des professionnels du Québec et un fonds de la Banque Royale sont trois investisseurs d’ici qui disent avoir été trompés en investissant des millions de dollars dans Petrobras.

Les trois fonds canadiens, qui gèrent l’épargne de nombreux Québécois en vue de la retraite, se sont joints à un recours collectif déposé par la firme américaine Pimco en octobre.

L’acquisition de la raffinerie de Pasadena est soulignée à gros traits dans le recours, entre autres transactions douteuses chez Petrobras.

«En 2006, Petrobras a radicalement surpayé pour acheter la raffinerie de Pasadena», affirme le recours. Il est allégué que des pots-de-vin auraient été versés dans cette transaction. «(Paulo Roberto) Costa et d’autres dirigeants de Petrobras ont accepté des pots-de-vin pour approuver cet achat à un prix énormément gonflé», allègue le recours. Des déclarations de Petrobras recensées dans le recours selon lesquelles cette acquisition était normale étaient «matériellement fausses», est-il aussi allégué.

Contacté, André Chapleau, le porte-parole de Desjardins, a dit que Desjardins avait 6,5 millions $ à risque dans des titres obligataires de Petrobras (dont 1 million $ déjà perdu). Le Fonds des professionnels du Québec, qui gère l’épargne de professionnels de la santé, n’a pas voulu donner de chiffres sur son investissement. RBC Canadian Master Trust, un fonds de la Royale, s’est refusé à tout commentaire.

André Chapleau, Porte-parole de Desjardins
Photo courtoisie
André Chapleau, Porte-parole de Desjardins

Plusieurs autres poursuites civiles ont été déposées cet automne contre Petrobras aux États-Unis et toutes font état de l’acquisition de la raffinerie de Pasadena.

Enquête criminelle

Le Financial Times a rapporté à la fin 2014 qu’une enquête criminelle avait été ouverte par le Département de la Justice américain.

Selon des sources du journal britan­nique, l’enquête cherche à déterminer si Petrobras ou ses emplo­yés ont reçu des pots-de-vin.

En vertu d’une loi américaine, le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), il est illégal pour une entreprise implantée sur le sol américain de commettre un acte de corruption.

Un administrateur d’un holding des familles Desmarais et Frère aurait touché de généreux bonis

Un des administrateurs de Pargesa, ce holding présidé par le Québécois Paul Desmarais Jr. et contrôlé par les familles Desmarais et Frère, aurait touché de généreux bonis grâce à la vente de la raffinerie de Pasa­dena à Petrobras.

Selon trois rapports d’enquête, Gilles Samyn, qui a aussi été président du conseil d’administration de Transcor Astra et président-directeur général de la Compagnie nationale à portefeuille (CNP) (le holding d’Albert Frère qui possède 80 % d’Astra), aurait joué un rôle en 2007 dans la négociation de la vente d’un intérêt restant de 50 % d’Astra dans la raffinerie de Pasadena à Petrobras.

Un rapport confidentiel interne de Petrobras obtenu par notre Bureau d’enquête recense plusieurs échanges en 2007 entre M. Samyn et Nestor Cervero, ex-directeur du secteur international de Petrobras condamné à la prison en août dans une autre affaire.

260 M$ US en bonis

Un autre rapport évalue à 260 millions $ US les bonis versés personnellement à des cadres d’Astra avec la vente en deux tranches de la raffinerie à Petrobras. Un courriel envoyé en 2007 par le président de Petro­bras America cité dans le rapport du Contrôleur général du Brésil estime que Samyn et un autre dirigeant ont reçu la plus grande part de ce gâteau.

Au terme d’un litige devant les tribunaux américains au sujet d’une option dans le contrat (dont Dilma Rousseff a dit ne pas avoir été mise au courant), Petrobras a dû payer 885 millions $ US pour reprendre les 50 % restant d’Astra en 2012.

Gilles Samyn, Ex-président du conseil de Transcor Astra
Photo Courtoisie
Gilles Samyn, Ex-président du conseil de Transcor Astra

Joint par courriel par notre Bureau d’enquête, M. Samyn n’a pas voulu répondre à nos questions. «Cette situation n’appelle aucun commentaire», nous a-t-il écrit.

Un scandale de corruption sans précédent

• Depuis mars 2014, l’opération Lava Jato a permis de porter des accusations criminelles contre 173 personnes.

• On compte jusqu’ici 75 condamnations, dont deux cadres de Petrobras et 9 cadres supérieurs d’entreprises de génie.

• Un système de cartel d’entrepreneurs en construction a été démantelé.

• Les directeurs de neuf firmes de génie ont été arrêtés. Marcelo Odebrecht, le PDG de la plus importante entreprise de génie-construction d’Amérique latine, attend son procès en prison. Il aurait, entre autres, accepté de donner 4 millions de reals (1,4 M$) à la campagne électorale du parti au pouvoir en échange du contrat de réfection de la raffinerie de Pasadena.

• Les procureurs ont jusqu’à maintenant démontré que 6,2 milliards de reals (2 G$) ont été détournés; 1,8 milliard de reals (700 M$) ont été récupérés.

• Les processus d’acquisition par Petrobras de quatre raffineries sont actuellement sous investigation, dont trois au Brésil et celle de Pasadena au Texas.

• Des cadres de Petrobras et du privé ont déjà été accusés dans le cadre de l’opération Lava Jato, mais personne n’a encore été poursuivi directement en lien avec l’achat de la raffinerie de Pasadena.

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