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Une page d’histoire s’écrit en Birmanie

Aung San Suu Kyi pourra-t-elle répondre aux espoirs de millions de Birmans? Les défis sont grands pour celle qui a été désignée prix Nobel de la paix.

Une page d’histoire s’écrit en Birmanie
Photo d'archives

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Inspirée de Ghandi, Aung San Suu Kyi, celle que l’on surnomme «la Mandela de l’Asie», a récemment remporté par une écrasante victoire, une élection historique. Après plus de 50 ans de régime militaire, la Birmanie s’engage vers une fragile transition civile.

Depuis son élection, Aung San Suu Kyi marche sur des œufs. Durant les jours qui ont suivi le 8 novembre dernier, la dame de 70 ans a soigneusement évité les apparitions publiques et a donné la consigne à ses partisans de se faire discrets.

Celle qui dirige la Ligue nationale pour la démocratie (LND) évite ainsi de bousculer le gouvernement militaire en place. Ces mêmes militaires qui, lors des élections libres de 1990, avaient refusé de céder le pouvoir au parti vainqueur de Mme Suu Kyi.

«Oui elle est prudente, elle a peur que 1990 se reproduise, même si, depuis, les choses ont bien changé. Il y a eu des visites de hauts dignitaires et le monde entier surveille ce qui se passe en Birmanie, ce qui n’était pas le cas il y a 25 ans», décrit Éric Mottet, professeur au département de géographie de l’UQAM et spécialiste de l’Asie du Sud-Est.

Attentes et défis colossaux

La Ligue nationale pour la démocratie (LND) sera donc largement majoritaire au Parlement malgré la présence d’un quart de députés militaires non élus. Les attentes et les défis sont colossaux pour celle qui a été désignée prix Nobel de la paix en 1991.

«Son plus grand défi sera la réconciliation nationale entre l’ethnie dominante et plus de 130 autres ethnies, une mosaïque incroyable et compliquée à gérer», explique celui qui codirige également le Conseil québécois d’études géopolitiques.

Pays riche en ressources naturelles, la Birmanie est aussi le pays le plus pauvre d’Asie du Sud-Est et parmi les plus pauvres de la planète avec, en prime, une minorité de privilégiés qui s’enrichit en toute impunité.

«Il y a le difficile défi de la corruption endémique et érigée en système. Une économie complètement ravagée et un pays refermé sur lui-même», poursuit M. Mottet.

Le nouveau Parlement n’entrera en fonction qu’en février ou mars 2016. D’ici là, de difficiles négociations s’amorcent entre les militaires et le nouveau gouvernement civil.

La Birmanie en quelques dates clés

19 juin 1945: Naissance d’Aung San Suu Kyi. Deux ans plus tard, son père, le général Aung San, qui négocie l’indépendance de son pays, est assassiné avec six de ses ministres

4 janvier 1948: La Birmanie accède à l’indépendance. Ancienne colonie britannique depuis 1853, elle instaure un régime démocratique parlementaire

1949-1955: Le pays est en proie à la guerre civile déclenchée par les communistes et la minorité chrétienne Karen

1962: Face à la recrudescence de l’agitation, le général Ne Win, commandant en chef de l’armée, prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État

1988: Un soulèvement populaire pour la démocratie réclame la fin du régime. La répression fait des dizaines de milliers de morts. En septembre, le général Ne Win est poussé vers la sortie. Des militaires, dirigés par le général Saw Maung, prennent le pouvoir

1989­: La junte militaire rebaptise la Birmanie «Myanmar» et la capitale Rangoon devient Yangon. Aung San Suu Kyi est placée en résidence surveillée pour une durée de 20 ans

1990: Aux élections libres, le parti de Aung San Suu Kyi remporte 392 des 485 sièges. Les militaires refusent de céder le pouvoir. Le Parlement élu ne siégera jamais

14 octobre 1991: Aung San Suu Kyi est désignée prix Nobel de la paix. Elle recevra son prix Nobel à Oslo seulement 21 ans plus tard

7 novembre 2010: Pour les premières élections en 20 ans, les partis alliés à la junte remportent une victoire massive, dénoncée par l’opposition qui parle de fraude généralisée

2011: Le Parlement nomme président l’ancien premier ministre et général à la retraite Thein Sein. Les États-Unis assouplissent les sanctions économiques visant le régime birman suivi de l’Union européenne. La Birmanie accorde l’amnistie à des milliers de détenus, dont des centaines de prisonniers politiques. Le président signe, pour la première fois, une loi permettant la tenue de manifestations pacifiques

2012: Aung San Suu Kyi est élue députée dans la circonscription de Kawhmu, au sud de Rangoon. De son côté, le gouvernement abolit la censure des médias et signe une loi sur les investissements étrangers, considérée comme essentielle pour attirer les capitaux étrangers

19 novembre 2012: Barack Obama devient le premier président américain en exercice à se rendre en Birmanie

2015: Élections libres, le parti d’Aung San Suu Kyi est majoritaire au sein du Parlement birman

Birmanie en bref

  • 56,3 millions d’habitants
  • 70 % de la population vit en zone rurale
  • Espérance de vie 66,28 ans
  • Près de 45 % de la population a moins de 25 ans.
  • Selon l’UNICEF, seulement 28 % des enfants du primaire terminent leur scolarité.
  • Religion principale : Bouddhisme (89 %)
  • Unité monétaire : kyat
  • Salaire minimum : 3600 kyats par jour ou 3,74 $
  • PIB par habitant : 2262 $
  • Considéré comme un des plus corrompus du monde.
  • L’opium rapporterait au pays plus que toutes les autres exportations réunies.

Birmanie ou Myanmar?

En 1989, le gouvernement militaire décide de rebaptiser le pays, ainsi le nom anglais Burma devient Myanmar. Aung San Suu Kyi et son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), refusent de s’y conformer. «Les militaires ont rebaptisé le pays contre la volonté du peuple», a déclaré le porte-parole de la Ligue.

Trois questions sur la future présidente

Éric Mottet est professeur au département de géographie de l’UQAM et spécialiste de l’Asie du Sud-Est

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Mme Suu Kyi pourra-t-elle devenir présidente malgré la constitution birmane qui l’interdit puisqu’elle est mariée à un étranger?

«Elle devra entreprendre une longue négociation en vue d’amender la constitution. Dans l’attente, un président sera nommé par le Parlement, un homme de paille de son parti, mais c’est elle qui tirera les ficelles. Dans un an, elle ne sera toujours pas présidente. N’oublions pas que Mme Suu Kyi a 70 ans et n’a plus l’énergie de ses 40 ans, les militaires tentent peut-être ainsi de gagner du temps.»

Fille d’un héros de l’indépendance assassiné alors qu’elle avait deux ans, Aung San Suu Kyi a été assignée à résidence surveillée pendant 20 ans. Elle se fait appeler la «Mandela de l’Asie». Est-ce une comparaison appropriée?

«Elle est pacifiste, elle a cette aura d’un Mandela. C’est une femme d’une grande droiture qui a vécu des années dans une prison dorée et c’est une sorte d’icône depuis 2012. Cependant, certains la critiquent, on lui reproche de ne pas soutenir les minorités ethniques et de frayer de trop près avec les militaires. Est-ce une stratégie? C’est la grande question. Ses détracteurs affirment aussi qu’elle n’écoute personne et qu’elle croit détenir la vérité.»

Avec l’élection d’un parti civil, les Birmans ont-ils raison d’espérer?

«C’est un vrai espoir, mais le vrai travail et les difficultés commencent. Les attentes sont considérables. Obtenir le prix Nobel est confortable, c’est maintenant que l’on va savoir ce que vaut Mme Suu Kyi politiquement. Elle devra faire des concessions avec des gens qui l’ont privée de sa liberté.»

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