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23 aînés noyés dans leur bain

Le Journal a recensé les drames des quatre dernières années au Québec

francine Lizotte
photo david prince La fille d’Alice Rochefort espère que les résidences pour aînés prendront plus de précautions pour protéger les personnes en perte d’autonomie.

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QUÉBEC | Abandonnées à leur sort parce que les résidences ne sont pas adaptées à leurs conditions, la moitié des personnes qui meurent noyées dans leur bain chaque année sont des aînés, selon un recensement fait par Le Journal.

Le Journal a mis la main sur les rapports du coroner décrivant les noyades dans les bains entre 2010 et 2014, en plus des données statistiques de la dernière décennie.

Majoritairement, ces noyades concernent des personnes âgées en perte d’autonomie ou des personnes handicapées vivant seules ou en résidence. Elles sont beaucoup plus présentes que chez les enfants et les adultes ayant des problèmes de santé. Par exemple, sur les 43 noyades dans les bains au cours des quatre dernières années, 23 décès concernent des aînés.

Histoire troublante

Alice Rochefort est décédée l’an dernier, à la résidence pour aînés L’Oasis du repos, à Val-d’Or. La dame de 86 ans recevait de nombreux services chaque semaine, incluant un bain hebdomadaire, à cause de son incapacité à se laver par elle-même.

Malgré sa carence physique, Mme Rochefort avait néanmoins, à l’aide de nombreuses barres de soutien, un accès direct à sa baignoire.

La dernière fois qu’elle a été aperçue en vie, c’était lors de sa prise de médicament à sa chambre la nuit de son décès. Au petit matin, une employée qui venait récupérer le linge à lessiver de la dame a fait la désolante découverte.

«Lorsqu’elle a ouvert la porte de la salle de bains, elle a vu la victime dans le bain. Le bain était plein aux trois quarts et la victime était bleuie. L’eau était refroidie», relate le rapport du coroner publié en février 2015. Le document soutient qu’elle prenait son bain fréquemment, seule. «Pour elle, un bain, ce n’était pas suffisant», explique la fille de Mme Rochefort, Francine Lizotte.

Les histoires comme celle de Mme Rochefort sont de plus en plus nombreuses depuis 15 ans.

Une problématique qui devrait croître avec le vieillissement de la population et l’augmentation des chutes chez les 65 ans et plus, indique la présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, Judith Gagnon.

Les retards après l’évaluation des besoins d’une personne âgée par des ergothérapeutes et la transformation efficace des lieux où résident ces gens sont mis en cause.

Ajustements

En ce qui a trait au dossier de Mme Rochefort, sa fille croit qu’elle serait peut-être encore vivante si des ajustements avaient été effectués dans les appartements de la résidence.

«Je ne m’attendais pas à ce que ça arrive. Elle voulait mourir de vieillesse», a dit Mme Lizotte. «Sans les poignées, elle serait sûrement en vie.»

D’ailleurs, à la suite de la publication du rapport, le propriétaire a aussi promis que les barres de soutien seraient retirées des bains des personnes non autonomes afin de les empêcher de prendre leur bain sans surveillance.

Recommandations

Les recommandations de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR)
  1. Évaluer fréquemment la condition physique des personnes et leurs besoins.
  2. Aménager rapidement les appartements des personnes âgées à la suite de cette évaluation.
  3. Demander au gouvernement de bonifier les programmes d’aide à domicile pour améliorer la sécurité et prévenir les chutes accidentelles à domicile.
Les recommandations de la coroner Louise Nolet à une résidence de la Côte-Nord à la suite du décès par noyade d’une personne handicapée en 2013
  1. Prendre les dispositions nécessaires afin que les usagers des ressources intermédiaires soient en sécurité lorsqu’un bain leur est donné.
  2. S’assurer que les niveaux de soins de tous les usagers sont établis et connus par le personnel.
  3. S’assurer que le personnel œuvrant dans ces ressources est habilité à faire face à des situations urgentes et/ou imprévues et à donner les premiers soins adéquatement, lorsque ces situations concernent l’état de santé d’un bénéficiaire. 

Trop orgueilleux pour accepter de l’aide 

Germaine Dumas, morte noyée
Germaine Dumas, morte noyée
 
De nombreux aînés refusent de recevoir l’aide fournie par des proches, et ce, par fierté.
 
Isabelle Matte a perdu sa grand-mère dans des circonstances dramatiques en 2013. Germaine Dumas Trudel s’est noyée dans son bain à la suite d’une chute à sa résidence pour personnes âgées autonomes.
 
«Je ne suis pas surprise. C’est une personne qui chutait beaucoup. Je m’attendais à ce que, à un moment donné, il y ait une chute avec une fracture», explique-t-elle. 
 
L’ergothérapeute qui travaille auprès de personnes âgées explique que sa grand-mère était très téméraire et qu’elle refusait de recevoir de l’aide. «C’était une personne avec des opinions très fortes. Un bon caractère. Elle était très fière», dit-elle.
 
Aide reçue
 
Isabelle était très présente dans la vie de sa grand-mère. Grâce à sa formation, elle avait aménagé l’appartement de Mme Dumas pour la protéger.
 
«Elle avait des barres d’appui, une poignée de bain et elle avait un banc de bain. Mais le banc de bain, elle a toujours refusé de l’utiliser. Alors, elle allait au fond du bain même si elle n’avait aucune capacité d’y aller. Elle ne maîtrisait pas cette manœuvre parce qu’elle manquait de force», précise Mme Matte, critiquant toutefois l’emplacement du bouton d’alerte qui n’était pas accessible de la baignoire, mais seulement de la toilette.
 
«Elle était en résidence, mais elle était autonome et ne recevait aucun service. C’était son choix de ne pas en avoir», constatant qu’on ne pouvait pas forcer les gens à recevoir de l’aide. «Elle connaissait très bien les risques et les conséquences.»
 
Spécialiste de l’ergonomie pour les aînés, elle admet toutefois que de nombreuses résidences ne sont pas aménagées pour des personnes en perte d’autonomie. «C’est beau et moderne, mais ce n’est pas adapté. Par exemple, les bains sont souvent trop hauts», admet-elle.
 
La présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, Judith Gagnon, critique l’aide offerte aux personnes âgées. «Les personnes âgées ne le réalisent pas lorsqu’il y a une diminution de leur autonomie. Et leur domicile n’est pas adapté à ces changements», explique-t-elle.