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Notre souveraine hypocrisie

Madame Ensaf Haidar, épouse de Raif Badawi.
SIMON DESSUREAULT/24 HEURES/AGENCE QMI Madame Ensaf Haidar, épouse de Raif Badawi.

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Souveraine hypocrisie – disons les choses comme elles sont.

Comment décrire autrement les rapports de proximité diplomatiques, politiques et économiques qu’entretiennent de nombreux États occidentaux, dont le Canada, avec l’Arabie saoudite, pourtant un des régimes les plus répressifs de la planète.

Même la récente exécution de masse de 47 personnes en Arabie saoudite, y compris celle du leader religieux chiite Nimr Al-Nimr, semble passer comme une lettre à la poste.

La réaction initiale du gouvernement Trudeau se résumant en effet à ceci : «Le Canada a été déçu d'apprendre l'exécution de 47 personnes, y compris le cheikh Nimr Al-Nimr, en Arabie saoudite, aujourd'hui». Déçu et c'est tout.

Le lendemain, pris d’une petite gêne, le gouvernement se souvenait soudainement que le Canada était aussi opposé à la peine de mort.

Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères, disait donc souhaiter que l'Arabie saoudite «protège les droits de la personne, respecte l'expression pacifique de la dissidence et garantisse un traitement équitable en matière judiciaire».

Raif Badawi, entre autres, pourrait sûrement lui expliquer à quel point cette demande sous forme à peine voilée de poudre aux yeux, est antinomique à la répression politique extrême qui sévit en Arabie saoudite depuis des lustres...

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Les pays n’ont pas d’états d’âme

Les pays, dit-on, n’ont pas d’états d’âme – ils n’ont que des intérêts. Face à l’Arabie saoudite, ce vieil adage est malheureusement toujours aussi vrai.

Répressif et anti-démocratique, le régime saoudien, on le sait pourtant, n’est pas étranger à ce début de siècle particulièrement violent. Comme le rappelait ici mon collège Loïc Tassé :

«À long terme, c’est toute la politique des pays occidentaux au Proche et au Moyen-Orient qui est à changer.(...) Le wahhabisme promu par l’Arabie saoudite, et tous ses produits dérivés, dont l’islam d’Al-Qaïda ou celui de l’État islamique, sont en réalité des idéologies politiques conquérantes ennemies de nos démocraties. Il faut les dénoncer et les combattre.»

Or, en Occident, pour tous gouvernements ou presque confondus, le contraire est la règle. Le Canada ne fait pas exception.

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Démocratie ou des «jobs» ?

En pleine campagne électorale fédérale, le premier ministre conservateur sortant, Stephen Harper, défendait lui-même en ces termes un contrat de vente de matériel militaire à l’Arabie souadite pour la rondelette somme de 15 milliards de dollars :

«C'est le plus grand contrat d'exportation de l'histoire du pays. Ça donne des emplois directs à 3000 Canadiens dans la région de London [en Ontario]. Alors, c'est naturel pour notre pays de dénoncer les politiques de l'Arabie saoudite, mais en même temps nous devons avoir le commerce et nous devons créer des emplois pour nos travailleurs ici».

Que disait-on déjà ? Ah oui, que les pays, n’ont pas d’états d’âme – ils n’ont que des intérêts...

Comment s’étonner alors de voir le nouveau premier ministre libéral Justin Trudeau emprunter la même voie? Pas question, donc, d’annuler ce contrat. Ni, semble-t-il même, de faire pression lui-même directement auprès de l’Arabie saoudite pour la libération de Raif Badawi.

En décembre, le ministre Dion rencontrait à Ottawa le ministre des Affaires étrangères de l’Arabie saoudite, Adel Al-Joubeir.

Dans ce genre de bal diplomatique obligé où du même souffle, les États disent une chose et son contraire, le ministre Dion s’est contenté d’«espérer» la clémence pour Raif Badawi tout en se réjouissant d’une rencontre qui a «resserré les liens entre le Canada et l'Arabie saoudite».

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Un «partenaire important»...

La veille de cette visite à Ottawa, sur le site web du gouvernement canadien, voici d'ailleurs ce qu’on pouvait y lire :

«Le Royaume d’Arabie saoudite est un partenaire important du Canada au titre des efforts de lutte contre le terrorisme, de la contribution à la coalition internationale contre les militants de l’EIIL et des initiatives internationales pour trouver une solution politique en Syrie. Cette visite favorisera la prise d’engagements sur ces questions et la tenue d’un dialogue ouvert sur des dossiers d’importance comme la situation des droits de la personne en Arabie saoudite.» - Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères

On y notait bien entendu aussi ceci : «À titre de principal pays producteur de pétrole, l’Arabie saoudite apporte une contribution essentielle à la sécurité énergétique mondiale.»


Que disait-on déjà ? Ah oui, que les pays, n’ont pas d’états d’âme – ils n’ont que des intérêts...

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Cette souveraine hypocrisie en Occident face à la puissante Arabie saoudite – et ce, jusqu’au sommet de la famille royale britannique -, n’est certes pas le premier épisode de l’histoire moderne où des pays démocratiques, pour leurs propres intérêts économiques, ferment les yeux devant des régimes même parfois sanguinaires.

Ce n’est toutefois pas une raison pour ne pas exiger plus et mieux de nos gouvernants. Les citoyens occidentaux doivent le dire clairement à leurs élus.

La directrice générale de la section francophone d'Amnistie internationale au Canada, Béatrice Vaugrante, le résume ici admirablement bien : «Ça devient diplomatiquement gênant le bilan désastreux de l'Arabie saoudite. Les mots feutrés ne sont plus suffisants. Il faudra des mots publics plus forts.»