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La réforme de l'aide sociale fait fermer un des plus gros centres pour toxicomanes au Québec

La réforme de l'aide sociale fait fermer un des plus gros centres pour toxicomanes au Québec

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Forcée de mettre la clé dans la porte pour cause de sous-financement, la directrice d’un des plus gros centres pour toxicomanes au Québec crie au scandale, se désolant de devoir renvoyer plus de 40 clients en prison. 

«C’est un scandale. Le gouvernement s’est lavé les mains. Ce sont les plus éclopés de la société [qui en pâtissent]», dénonce Lise Bourgault, présidente et directrice du centre Mélaric de Saint-André-d’Argenteuil, dans les Laurentides, qui héberge des personnes souffrant de dépendance aux drogues et à l’alcool et les encadre dans leur programme thérapeutique. 

C'est dans le chaos, les larmes et l'incompréhension que le centre Mélaric a soudainement fermé ses portes ce matin. Pas moins de 75 patients doivent maintenant trouver un autre centre où poursuivre leur traitement de désintoxication. 

«Je me sens abandonné», lance Louka Larose en larmes. Ça m'inquiète car je crains de retrouver le même comportement agressif que j'avais», ajoute le jeune homme arrivé à Mélaric il y a trois mois.

Pour l'intervenant Raymond Savais, qui perd aussi son emploi, il est inévitable que plusieurs patients risquent de retomber dans la drogue et l'alcool après un tel choc.

Pour plus de 43 d’entre eux qui n’avaient pas le choix de s’y trouver en raison d’un ordre judiciaire, partir signifie... retourner en prison. 

Louka Larose
La réforme de l'aide sociale fait fermer un des plus gros centres pour toxicomanes au Québec
Hugo Duchaîne

Or, une personne coûte beaucoup moins cher à l’État lorsqu’elle est hébergée en centre de thérapie que dans un établissement de détention, assure Mme Bourgault. «Le plus grand perdant, c’est le gouvernement lui-même», souligne-t-elle. 

Quant aux autres clients, ils devront se tourner vers d’autres ressources, une tâche peu réaliste puisque le centre Mélaric était selon Mme Bourgault le seul du genre à desservir la région de l’Outaouais.

Plus de 16 employés perdront également leur emploi. 

«Ça ne m’étonnerait pas du tout que d’autres centres [au Québec] ferment prochainement», prédit-elle. Car déjà au printemps dernier, l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance avait sonné l’alarme. 

La réforme de l'aide sociale fait fermer un des plus gros centres pour toxicomanes au Québec
Hugo Duchaîne

Aide sociale

La principale cause de cette fermeture remonte en effet au 1er mai, date de l’entrée en vigueur de nouvelles coupures dans l’aide sociale. Tandis que les bénéficiaires recevaient jadis plus de 750$ par mois pour couvrir leurs frais reliés à la thérapie contre la dépendance, ils ne reçoivent maintenant plus que 200$. 

Le centre Mélaric facturait 400$ par mois à ses clients, mais plusieurs ne sont plus en mesure de payer cette somme, indique Mme Bourgault. «Aucun autre ministère n’est venu compenser cette perte immense», déplore-t-elle.

Depuis le 1er mai, c’était donc grâce à la générosité des intérêts privés que le centre survivait, dont Desjardins, Investissement Québec et la Fiducie du Chantier de l’Économie Sociale. «Sans eux, ça ferait longtemps qu’on serait fermé», insiste Mme Bourgault.

Incohérence

«Il y a une incohérence dans l’aide aux toxicomanes. Il y a quelqu’un qui dort sur la ‘’switch’’ au gouvernement. La main gauche ne sait pas ce que la main droite fait», s’indigne-t-elle.

Les centres d’hébergement en toxicomanie reçoivent un montant minimum de 50$ par jour par résident du gouvernement. En comparaison, les garderies reçoivent 60$ par jour pour des enfants qui ne dorment pas sur place et qui mangent beaucoup moins que des adultes, illustre Mme Bourgault. 

Réduction du salaire du personnel, multiplication des demandes aux ministères : la direction a tout tenté pour arriver à joindre les deux bouts, en vain, affirme-t-elle. 

«Oui, Mélaric a déjà eu des problèmes, avoue-t-elle. L’ancien directeur a été emprisonné en mai 2013. Mais on s’est relevé de ça.»

Mme Bourgault estime que le centre a maintenant un taux de réussite de 50 à 60%. Étant donné les problématiques traitées, ce chiffre prouve l’efficacité de son programme, assure-t-elle.   

Lieu enchanteur

Situé près de la frontière de l’Ontario et de la rivière des Outaouais près de Lachute, le centre Mélaric se trouve loin de pôles de tentation. «C’est paisible ici. Les possibilités d’aller boire à la taverne sont nulles», illustre-t-elle. 

Hypothéqués, le bâtiment et le site retomberont donc entre les mains des caisses Desjardins, une fois le centre fermé.

 

D’autres centres menacés

 

Mélaric est le troisième centre à fermer ses portes depuis le printemps et ne sera pas le dernier, prévient le directeur de l’Association québécoise des centres d’intervention en dépendance, Vincent Marcoux.

Son organisme représente 56 centres avec hébergement, dont plusieurs se trouvent dans une situation précaire depuis les changements à l’aide sociale en mai dernier.

M. Marcoux soutient que d’avril à septembre, les centres ont noté 493 départs en cours de thérapie, 250 désistements de patients avant traitement et 165 cas où des toxicomanes ont refusé l’aide proposée de crainte de perdre leurs prestations. 

Soixante employés ont aussi été remerciés.

«Les toxicomanes ne veulent plus guérir, car ils perdent trop d’argent», souligne-t-il.

Manque d’empathie

«Il y a un manque total d’empathie au ministère», dénonce Nicolas Bédard du centre L’envolée à Granby. Il réclame un financement de 60 $ par jour par patient, soit le même montant que reçoivent les garderies.

Au ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale, on répond que les changements à l’aide sociale ont été apportés par souci d’équité et que les centres dans le besoin peuvent demander un financement supplémentaire. Pour Mélaric, cela a cependant été insuffisant.

Pour François Paradis, porte-parole de la Coalition avenir Québec en matière de santé et services sociaux, il est temps que le gouvernement s’assoie avec les organismes pour s’assurer que le scénario Mélaric ne se reproduise pas.

– Avec la collaboration de Hugo Duchaine