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L’assassinat de Bazzo.tv

Marie-France Bazzo
Photo d'Archives

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Il ne faut jamais sous-estimer la capacité de malfaisance des bureaucrates, surtout lorsqu’ils se piquent de culture. Ceux de Patrimoine canadien viennent de frapper, et Bazzo.tv en payera le prix. La seule émission qui assure un peu d’échos aux débats intellectuels à la télévision disparaitra à la fin de la saison. Les productions Bazzo Bazzo nous ont annoncé cet après-midi qu’il s’agissait de la dernière saison de l’émission. Dans une société qui valorise de manière quelquefois morbide les «vraies affaires», au point même de chasser la question du sens de la vie publique, cela ne sera pas sans conséquence, d’autant qu’on comprend qu’il sera de plus en plus difficile de diffuser à la télévision des magazines qui se veulent ouverts à la réflexion intellectuelle et qui contribuent à l’oxygénation de la vie publique.

De manière manifestement arbitraire, on a modifié les critères permettant de classer le magazine dans une catégorie pouvant lui assurant un financement significatif. Apparemment, selon les nouveaux critères de nos bureaucrates, Bazzo.tv est une émission de variétés. On se demande si les gens de Patrimoine canadien ont déjà écouté une émission de variétés à la québécoise pour s’imaginer un seul instant que Bazzo.tv relève de cette catégorie. Dans ces émissions, qui ont leur public, on se sauve comme un randonneur devant un lion affamé dès qu’il est question d’une idée ou d’une controverse un tant soit peu substantielle. Il ne faudrait surtout pas perdre l’intérêt du commun des mortels avec des querelles ou des discussions qu’on taxera immédiatement d’élitisme.

Les espaces de débat vraiment intéressants ne sont pas si nombreux au Québec. Et trop souvent, ceux qui existent fonctionnent à la simple logique du pour ou du contre, comme si la discussion devait inévitablement virer à l’affrontement brutal. Ce n’est pas le cas à Bazzo.tv. J’oubliais : il faudra désormais dire que ce n’était pas le cas. Faudra-t-il, pour faire entendre quelques idées à la télévision, les noyer encore une fois dans l’esprit festif et les soumettre à la tyrannie de la rigolade, comme il faut toujours le faire au royaume du Québec? Je n’ai rien contre le mélange des genres et les gentils sourires, mais serait-il possible, de temps en temps, de prendre certains débats au sérieux sans les noyer dans une formule faite pour plaire à ceux que les idées exaspèrent?

Qu’est-ce qu’un débat intellectuel ? C’est un débat qui ne se tient pas dans les termes politiquement ou médiatiquement déterminés et où apparaissent des zones d’ombre, où naissent de nouvelles questions, où le sens des événements est mis en relief, où on ne pense plus seulement selon les exigences de l’instant, mais en tenant compte du contexte plus large et de l’époque dans laquelle nous vivons. Autrement dit, c’est un débat qui déplace les termes de la réflexion publique, qui nous délivre des alternatives trop simples, où seuls des militants radicaux se retrouvent. Dans une époque qui croit de moins en moins au politique et qui veut voir dans les débats d’idées ce qu’on nomme familièrement au Québec du pelletage de nuages, ce genre de débat est apparemment de trop. Bazzo.tv permettait à certains débats, trop souvent refoulés dans les marges de la cité, d’apparaître au cœur de la vie publique.

Une chose est certaine, il serait insensé de priver de tribune une des rares animatrices à assurer la circulation des idées dans la vie publique, qui ne se sent pas intimidée lorsqu’un intellectuel de passage sur son plateau utilise un mot de plus de trois syllabes et qui plus encore, est capable de le pousser dans ses derniers retranchements. Dans la tendance au nivellement par le bas qui domine notre vie publique, Bazzo.tv était un des rares lieux à résister. Mais la grande machine à broyer la vie des idées est apparemment plus forte que tout. C’est navrant. C’est un assassinat bête, grossier et méchant.